UNITÉ ET CONCORDE DANS L’UTILISATION DU MISSEL ROMAIN-Une analyse de « Traditionis Custodes »
Published Date:23 novembre 2021

Dans l’Église catholique, la liturgie continue de susciter un vif intérêt. On en a discuté pendant des décennies de l’interprétation et de la traduction conséquente des textes ; on en a parlé avant et après la publication de la troisième édition vernaculaire du Missel romain ; maintenant le pape François, avec le motu proprio Traditionis custodes(« Gardiens de la tradition »)[1], en parle à nouveau, et sur un sujet très sensible. Afin de comprendre la nouvelle mesure, il est bon de jeter un regard sur l’histoire récente du Missel romain et les concessions pontificales qui ont maintenant été révoquées. Nous sommes guidés par François lui-même qui, expliquant dans une lettre les raisons qui l’ont amené à se prononcer sur l’utilisation d’un livre liturgique en usage depuis plus de trente ans, est à la recherche de la paix – en latin nous dirions « quærens pacem » –, une paix d’unité et d’harmonie au sein de l’Église. François, s’inspirant de son prédécesseur qui avait déjà accompagné la législation de l’époque d’une lettre similaire, s’y adresse à tous les évêques « avec confiance et parrhèsia[2] ».

 

La lettre accompagnant le motu proprio « Traditionis custodes ».

Dans cette lettre longue et articulée, le pape François prend comme point de départ, pour aborder la situation à laquelle il entend remédier, la faculté accordée par un indult de la Congrégation pour le culte divin en 1984[3] et confirmée par Jean-Paul II en 1988[4], de pouvoir célébrer la messe avec la dernière édition tridentine du Missel romain publiée en 1962[5]. Cette concession, réservée aux groupes de fidèles qui en auraient fait la demande, était motivée par le désir de recomposer le schisme lefebvrien. C’est ici qu’intervient le motu proprio Summorum Pontificumdu 7 juillet 2007[6], par lequel Benoît XVI entendait réglementer la pratique de ceux qui voyaient dans ce Missel une forme particulièrement apte à favoriser la rencontre avec le mystère. Or, pour comprendre le motu proprio de François, il faut relire les douze articles du motu proprio de Benoît XVI, que nous allons brièvement passer en revue.

Il n’existe que deux usages du rite romain : la « forme ordinaire » (ordinaria expressio) avec le Missel promulgué par Paul VI en 1970, et la « forme extraordinaire » (extraordinaria expressio) avec le Missel promulgué par Pie V en 1570 et réédité par Jean XXIII en 1962 (art. 1). Dans les messes sans le peuple, tout prêtre de rite latin[7] peut utiliser soit le Missel de 1962[8], soit le Missel de 1970 (art. 2). Le Missel de 1962 peut être utilisé par toutes les communautés d’Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique pour célébrer la Messe de communauté (art. 3). Les fidèles qui en font spontanément la demande peuvent aussi être admis à ces célébrations (art. 4). Dans les paroisses où il existe un groupe stable de fidèles attachés à la tradition liturgique antérieure, il est demandé au curé d’accorder aux prêtres idoines l’usage du Missel de 1962, mais seulement pour une unique célébration les dimanches et les jours de fête. Aucune limitation n’est exprimée pour les célébrations en semaine, ou en cas de mariages, de funérailles ou de pèlerinages (art. 5). En outre, lorsque le Missel de 1962 est utilisé dans des messes avec un public nombreux, les lectures peuvent être faites en langue vernaculaire, en utilisant les lectionnaires approuvés (art. 6). Les fidèles qui, bien qu’ayant demandé au curé l’usage du Missel de 1962, ne l’ont pas obtenu, peuvent s’adresser à l’évêque diocésain, qui est instamment prié d’exaucer leur souhait ; s’il ne peut l’exaucer, il doit en informer la Commission pontificale Ecclesia Dei et lui demander conseil et aide (art. 7-8). En vue du bien des âmes, il est laissé (a) à la discrétion du curé d’utiliser l’ancien rituel pour l’administration des sacrements du Baptême, du Mariage, de la Pénitence et de l’Onction des Malades ; (b) à la discrétion de l’évêque de choisir l’ancien Pontifical romain pour la confirmation ; (c) à la discrétion des clercs ordonnés d’utiliser le Bréviaire romain de 1962 (art. 9). En vue du bien des fidèles attachés au Missel de 1962, l’évêque diocésain peut ériger une paroisse personnelle (art. 10). Enfin, la Commission pontificale Ecclesia Dei, reconfirmée dans ses fonctions, devra veiller au respect et à l’application de ce qui a été établi (art. 11-12).

Dans sa lettre d’accompagnement, le pape François tient à préciser que, dans la pensée de son prédécesseur, ceux qui souhaitaient retrouver la forme liturgique qui leur était chère dans le Missel de 1962 acceptaient le caractère contraignant de Vatican II, afin que les deux formes dans l’usage du rite romain non seulement n’induisent pas de division pas mais s’enrichissent mutuellement. C’est donc avec ces convictions que Benoît XVI a invité les évêques à surmonter les doutes et les craintes, avec l’assurance que, si de graves difficultés dans l’application de la législation devaient apparaître, un moyen serait trouvé pour y remédier.

Après ces remarques introductives, François rappelle le mandat qu’il a donné à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de lancer une consultation avec tous les évêques sur l’application du motu proprio Summorum Pontificum. Cette consultation, que Benoît XVI avait déjà prévue trois ans après son entrée en vigueur[9], a été ouverte le 7 mars 2020, soit treize ans plus tard. En résumant les réponses des évêques au questionnaire qui leur a été envoyé[10], le pape François reconnaît que, malheureusement, l’intention pastorale de ses prédécesseurs « a souvent été gravement négligée », en ce sens que « la possibilité offerte par saint Jean-Paul II et avec encore plus de magnanimité par Benoît XVI pour recomposer l’unité du corps ecclésial dans le respect des diverses sensibilités liturgiques a été utilisée pour augmenter les distances, durcir les différences, construire des contrastes qui blessent l’Église et entraver sa progression, l’exposant au risque de divisions ».

Reconnaissant l’existence « d’abus de part et d’autre dans la célébration de la liturgie », François, « comme Benoît XVI », déplore que « dans de nombreux endroits les prescriptions du nouveau Missel ne [soient] pas célébrées fidèlement, mais il est même compris comme une autorisation voire une obligation à la créativité, ce qui conduit souvent à des déformations à la limite de ce qui est supportable ». Ce qui l’attriste le plus, c’est « une utilisation instrumentale du Missale Romanum de 1962, de plus en plus caractérisée par un rejet croissant non seulement de la réforme liturgique, mais du Concile Vatican II, avec l’affirmation infondée et insoutenable qu’il a trahi la Tradition et “la vraie Église” ». Cependant, « douter du Concile signifie […] finalement, douter du Saint-Esprit lui-même qui guide l’Église ». Or, « le Concile Vatican II lui-même – ajoute François – éclaire le sens du choix de revoir la concession permise par mes prédécesseurs ».

À ce stade, les principes qui ont guidé la réforme liturgique sont évoqués, afin de favoriser la participation pleine, consciente et active de tout le Peuple de Dieu à l’action liturgique. L’expression la plus éminente de cette action liturgique est sans doute le Missel romain, car il contient les rites et les prières utilisés pour célébrer l’Eucharistie. Il faut donc considérer que le Missel romain, adapté plusieurs fois au cours des siècles aux besoins des temps puis publié par Paul VI en 1970 et édité à nouveau par Jean-Paul II en 2002, a été préservé et révisé « dans le fidèle respect de la Tradition ». François conclut ensuite son examen par un avertissement sur lequel nous reviendrons plus tard : « Quiconque désire célébrer avec dévotion selon la forme liturgique antécédente n’aura aucune difficulté à trouver dans le Missel romain réformé selon l’esprit du Concile Vatican II tous les éléments du Rite romain, en particulier le canon romain, qui constitue l’un des éléments les plus caractéristiques ».

 

Le motu proprio « Traditionis custodes ».

Si la lettre d’accompagnement est facile à comprendre, le motu proprio requiert de l’attention. Il se compose de huit articles et d’un préambule qui, dans le choix de ses premiers mots, annonce déjà un changement de cap. En effet, si l’incipit Summorum Pontificum cura laissait entendre que le législateur, de par sa responsabilité de pasteur suprême, demandait aux évêques d’exécuter les décisions qui avaient été prises, l’incipit Traditionis custodes indique, en revanche, clairement que le législateur – par analogie avec ce qu’il avait fait précédemment avec le motu proprio Magnum principium[11] – reconnaît aux évêques, évidemment « en communion avec l’évêque de Rome », la responsabilité qu’ils sont appelés à assumer pour la sauvegarde de la tradition, en vertu du gouvernement des Églises qui leur sont confiées.

Après une mention de l’« enquête auprès des évêques en 2020 », le pape François, dans l’intention de « persévérer encore dans la recherche constante de la communion ecclésiale », établit que « les livres liturgiques promulgués par les saints papes Paul VI et Jean-Paul II, en conformité avec les décrets du Concile Vatican II, sont l’unique expression de la lex orandi du rite romain » (art. 1). En ce qui concerne le Missel de 1962, à l’évêque diocésain est confiée la « compétence exclusive » pour en autoriser l’usage dans son diocèse, « suivant les directives du Siège Apostolique » (art. 2). L’évêque, dans le diocèse duquel existent déjà « un ou plusieurs groupes célébrant selon le Missel antérieur à la réforme de 1970 », est invité à s’assurer « que ces groupes ne rejettent pas la validité et la légitimité de la réforme liturgique » (art. 3, § 1) ; à indiquer « un ou plusieurs lieux où les fidèles appartenant à ces groupes peuvent se réunir pour la célébration de l’Eucharistie (mais pas dans les églises paroissiales et sans ériger de nouvelles paroisses personnelles) ». (art. 3, § 2) ; à établir « dans le lieu indiqué les jours où sont permises les célébrations eucharistiques en utilisant le Missel romain promulgué par saint Jean XXIII en 1962 » et à veiller à ce que « dans ces célébrations, les lectures sont proclamées en langue vernaculaire, en utilisant les traductions de la Sainte Écriture à usage liturgique, approuvées par les Conférences épiscopales respectives » (art. 3, § 3) ; à nommer un prêtre convenablement préparé[12] « qui, en tant que délégué de l’évêque, sera responsable des célébrations et de la pastorale de ces groupes de fidèles » (art. 3, § 4) ; à procéder « dans les paroisses personnelles canoniquement érigées au profit de ces fidèles, à une vérification appropriée de leur utilité effective pour la croissance spirituelle » et apprécier « s’il faut ou non les maintenir » (art. 3, § 5) ; à « ne pas autoriser la constitution de nouveaux groupes » (art. 3, § 6). La réglementation envisage ensuite deux situations dans lesquelles se trouvent les prêtres : ceux « ordonnés après la publication de ce Motu Proprio, qui ont l’intention de célébrer avec le Missale Romanum de 1962, doivent faire une demande formelle à l’évêque diocésain, qui consultera le Siège Apostolique avant d’accorder l’autorisation » (art. 4) ; ceux qui « célèbrent déjà selon le Missale Romanum de 1962, demanderont à l’évêque diocésain l’autorisation pour continuer à bénéficier de cette faculté » (art. 5). Suivent deux dispositions visant à mettre à jour, d’un point de vue juridico-liturgique, les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique (art. 6-7). Enfin, comme pour remédier à une perplexité qui subsistait chez certains – à savoir si le Missel de Paul VI avait abrogé ou non le Missel de Pie V –, la déclaration suivante balaie tout doute : « Les normes, instructions, concessions et coutumes antérieures, qui ne sont pas conformes aux dispositions du présent Motu Proprio, sont abrogées » (art. 8).

 

Comparaison de la messe dans les missels de Pie V et de Paul VI

Tout le monde a peut-être remarqué que, quand la confrontation des opinions s’exaspère, il arrive souvent que les partisans d’une thèse ne connaissent pas celle de l’autre. Ce simple constat nous autorise à dire que ceux qui sont accrochés à leur propre Missel ne connaissent peut-être pas celui des autres. Cela est vrai pour les nombreux prêtres et fidèles qui prient avec le Missel du Concile depuis cinquante ans, mais qui n’ont aucune connaissance ou expérience du Missel préconciliaire. Mais il en va de même chez les prêtres et les fidèles qui, attachés affectivement au Missel de Pie V, n’ont pas pris la peine, ou pas assez, d’ouvrir leur cœur aux trésors contenus dans le Missel de Paul VI. Il nous semble donc utile de comparer les deux Missels[13], c’est-à-dire le Missel de Pie V (1570), que nous regardons dans sa dernière version éditée par Jean XXIII (1962), et le Missel de Paul VI (1970), dans la troisième édition typique demandée par Jean Paul II (2002).

Dans le Missel de 1570/1962, le rite d’introduction est assez composite, en raison de la sédimentation relativement tardive d’un grand nombre d’éléments. Après avoir revêtu les vêtements sacrés, y compris le manipule, le prêtre commence la messe au pied de l’autel par le signe de la croix[14] ; puis, en dialogue avec le ministre, il récite le Ps 42 « Iudica me, Deus », encadré par l’antienne « Introibo ad altare Dei » ; il poursuit en dialogue, toujours avec le ministre, le « Confiteor ». Il est récité d’abord par le prêtre, qui confesse ses péchés tout en s’adressant à l’assemblée terrestre représentée par le ministre, auquel il dit « et vobis, fratres » et « et vos, fratres ». Après avoir répondu par la formule augurale « Misereatur tui », le ministre récite à son tour le « Confiteor », en s’adressant au prêtre par les mots « et tibi, pater » et « et te, pater ». Le prêtre répond par la formule augurale « Misereatur vestri », suivie de la formule d’absolution « Indulgentiam, absolutionem ». Il poursuit ensuite avec la récitation dialoguée de quatre versets et le même nombre de réponses. Puis, il monte à l’autel en récitant à voix basse la prière « Aufer a nobis » et, en embrassant l’autel, la prière « Oramus te, Domine ». Il se dirige, les mains jointes, vers la droite de l’autel, où se trouve le Missel, et, faisant le signe de la croix, lit l’antienne d’introduction. Revenant au centre, il alterne avec le ministre les invocations de « Kyrie eleison, Christe eleison, Kyrie eleison », qui sont répétées trois par trois pour un total de neuf fois. Après cela, il récite, le cas échéant, le « Gloria ». Après avoir embrassé une nouvelle fois l’autel, il se tourne vers l’assemblée et la salue par le « Dominus vobiscum »[15]. Il revient ensuite au Missel pour la récitation de la collecte ou, le cas échéant, d’une ou deux autres collectes, après avoir dit « Oremus » seulement avant la première. On peut constater que tout, dans cette partie introductive, tourne autour de l’autel. À la fin du premier millénaire, on a perdu la perception de la fonction sacrée du siège et l’autel s’impose comme le signe incontesté et unique.

Dans le Missel de 1970/2002, tout se passe de préférence au siège, éventuellement placé au bout de l’abside, sur le modèle de ce que l’on peut encore voir aujourd’hui dans les anciennes basiliques romaines. En intervenant à ce moment comme le signe sacré de la présidence, le siège rend à son tour possible la liturgie à l’ambon et la liturgie à l’autel. La réforme liturgique a supprimé la psalmodie et prévu une seule récitation du « Confiteor », afin de rendre son caractère essentiel à l’ensemble du complexe de l’introït. Elle a aussi réévalué la salutation du président et l’a ramené à sa position initiale. Elle a ainsi veillé à ce que la célébration soit à la fois valable du point de vue des séquences rituelles et significative d’un point de vue théologique. Cela est reconnu dans la rubrique, qui dit désormais ceci : « Cette salutation [du prêtre] et la réponse du peuple manifestent le mystère de l’Église assemblée ». En outre, les formules de salutation ont été enrichies par le fait que deux formules alternatives d’inspiration paulinienne ont été ajoutées au traditionnel « Dominus vobiscum » et à la variante épiscopale « Pax vobis ». La première dit : « Gratia Domini nostri Iesu Christi, et caritas Dei, et communicatio Sancti Spiritus sit cum omnibus vobis » (2 Co 13,13) ; et la seconde : « Gratia vobis et pax a Deo Patre nostro et Domino Iesu Christo » (Rm 1,7 ; 1 Co 1,3 ; Ga 1,3 ; Ep 1,2 ; 2 Th 1,2). Les deux sont largement utilisés et sont devenus familiers à tous.

Reprenant maintenant le Missel de 1570/1962, nous constatons que, même pour la liturgie de la Parole, l’autel continue à s’imposer comme le pôle d’attraction incontesté. Si, dans l’Antiquité, la proclamation était faite depuis l’ambon, par la suite, en raison de l’utilisation d’une langue de moins en moins parlée et d’une cléricalisation progressive des rôles, le souvenir de la fonction sacrée de l’ambon s’est estompé au point de disparaître complètement. L’ambon était ainsi privé de la première de ses deux fonctions. En effet, si l’ambon de la prédication est resté dans la chaire, l’ambon de la proclamation a migré vers l’autel, au point de s’identifier au petit lutrin. Privé de son support naturel, le lectionnaire avait lui aussi migré vers l’autel, ou plutôt vers le Missel, jusqu’à ce qu’il se fonde dans le Missel plénier. Une fois terminé le rite d’introduction avec la collecte, le prêtre lisait la première lecture, extrait principalement des épîtres de Paul. Pour lui rappeler qu’il ne lit pas pour lui-même, mais pour le peuple, la rubrique précise : « legit epistolam intelligibili voce[16] ». Dans le cas d’une Messe solennelle, il est accompagné d’un sous-diacre qui, debout sur le côté droit, face à l’autel (« contra altare »), chante l’épître du Missel qu’il tient lui-même à la main, tandis que le prêtre la lit « submissa voce »[17]. Le célébrant reprend la lecture du « Graduel » à voix basse, dit le « Munda cor meum » puis lit l’Évangile. Lors de la messe solennelle, après avoir lu seul l’Évangile (« lecto Evangelio »), il se prépare à en écouter la proclamation par le diacre. En effet, tandis que le sous-diacre tient le Missel, en partie tourné vers l’autel et en partie vers le peuple (« contra altare versus populum »)[18], le diacre chante l’Évangile, et le célébrant, s’étant déplacé « in cornu Epistolæ », écoute les mains jointes. Les lectures sont suivies, le cas échéant, d’un sermon[19] et du « Credo ».

Le Missel de 1970/2002, suivant le principe de la vérité, reconnaît la spécificité et la diversification conséquente des signes sacrés sur la base de leurs fonctions respectives. Ainsi, le lectionnaire, détaché du Missel intégral, est redevenu un livre à part entière, dont la fonction est de contenir toutes les péricopes scripturaires destinées à la proclamation liturgique. Pareillement, en abandonnant la table d’autel et en retournant à sa place, l’ambon a été restauré dans sa prérogative originelle, c’est-à-dire servir de support sacral stable pour le livre de la Parole. En outre, le diacre – ou, en son absence, le prêtre –, tout en continuant à se présenter comme le lecteur qualifié pour la proclamation de l’Évangile, était rejoint par des lecteurs institués[20], voire des lecteurs extraordinaires, avec la tâche de proclamer toutes les autres lectures de la Parole de Dieu. La réforme liturgique a ensuite abondamment enrichi le lectionnaire, à la fois par le cycle dominical divisé en trois ans et par le cycle des féries divisé en deux ans. La proclamation de la Parole de Dieu est suivie de la Prière des fidèles, dans laquelle l’assemblée demande à Dieu le Père de l’aider à mettre en pratique ce qu’elle a compris en écoutant. Il ne s’agit pas d’une création « ex novo », mais de la restauration d’un élément liturgique de première grandeur souhaité par la Constitution du Concile[21].

Pour en venir à la liturgie de l’Eucharistie, nous constatons que dans le Missel de 1570/1962, l’offertoire présente une complexité similaire à celle du rite d’introduction. Là, il s’agissait de l’apologie de l’introït, ici de l’apologie de l’offertoire. Les historiens de la liturgie utilisent cette expression pour désigner le complexe des prières de dévotion, qui « sont nées […] dans les temps de décadence liturgique[22] », comme une « abondance encombrante de formes et de formules », appelée à partir du xve siècle « petit canon » ou « canon mineur »[23], car il anticipe certains thèmes fondamentaux du canon. En particulier, le thème de l’offrande est anticipé, pour le pain, par le « Suscipe, sancte Pater » et, pour le vin, par le « Offerimus tibi, Domine ». Si le « Deus, qui humanæ substantiæ » ressemble à une épiclèse de communion et le « Veni, sanctificator » à une épiclèse de transsubstantiation, le « Suscipe, sancta Trinitas » a toutes les caractéristiques d’une intercession pour l’Église triomphante et pour l’Église dans le monde. Après la « Secreta », qui conclut le complexe de l’offertoire, a lieu la liturgie eucharistique proprement dite, représentée par le canon et les rites de communion.

Dans le Missel de 1970/2002, les prières qui accompagnent la présentation des dons ont été réduites à de très petites parties. En ce qui concerne la prière eucharistique, nous savons que la réforme de Paul VI a ajouté au canon romain[24]ces trois formes nouvellement composées que sont les prières eucharistiques II, III et IV. L’édition 2002 continue, à juste titre, à réserver à ces quatre prières, une position privilégiée par rapport à la rédaction, en partie pas encore mûre, d’autres nouvelles formules.

Pour obtenir une image plus complète de la structure des rubriques de la messe sacrificielle antérieure à Vatican II, on pourrait mentionner les gestes compliqués de l’encensement, de baisers et d’inclinaisons répétés devant l’autel et les objets, les vingt-six signes de croix dans le seul canon, le soulèvement à peine évoqué de la chasuble lors de la double élévation, l’injonction donnée au prêtre de ne pas séparer les pouces et index depuis la consécration jusqu’aux ablutions ; et encore : au « Pater » récité ou chanté par le célébrant seul à partir du « Per omnia sæcula sæculorum » qui le précède, laissant au ministre ou aux fidèles le « Sed libera nos a malo » ; à l’échange de la paix réservé aux ministres seulement dans la messe solennelle ; à la mention de la communion des fidèles seulement comme éventualité[25]. Dans le nouveau Missel, ces pratiques, qui ont été affectées par des jumelages rubriques successifs, ont été rationalisées et la communion des fidèles, suggérée par les maîtres spirituels du xvie siècle et recommandée avec autorité par Pie X († 1914) et Pie XII († 1958), a été promue de l’exception à la norme.

Les éléments qui composent le rite de conclusion dans le Missel de 1570/1962 sont au nombre de quatre : l’adieu « Ite, Missa est », la prière à voix basse « Placeat tibi, sancta Trinitas », la bénédiction finale et la lecture du prologue de Jean, dit « dernier Évangile ». Attardons-nous sur « Ite, missa est », que la culture populaire a inclus parmi les dictons latins connus même des profanes. Lors du synode de 2005 sur l’Eucharistie, beaucoup d’évêques y ont à nouveau tourné l’attention. Profondément convaincus que l’engagement éthique du chrétien est l’épreuve décisive pour vérifier l’authenticité de notre écoute de la Parole de Dieu et de notre participation à la table du Pain de Vie, ils ont exhorté les organes compétents à réévaluer, par des clarifications et adaptations appropriées, le lien entre missa (= messe célébrée), dimissio (= démission/congestion) et missio (= envoi en mission). Dans l’exhortation apostolique post-synodale, faisant écho à la préoccupation des évêques, Benoît XVI a déclaré : « Après la bénédiction, le diacre ou le prêtre renvoie le peuple avec les paroles : Ite, missa est. Dans ce salut, il nous est donné de comprendre le rapport entre la Messe célébrée et la mission chrétienne dans le monde »[26]. Dans le Missel de 1970/2002, cette formule de renvoi, qui est placée à après la bénédiction alors qu’elle la précédait et peut être remplacée par des formules similaires, conclut la célébration.

 

Les missels de Pie V et de Paul VI : Plus proches qu’on ne le croit

Cette comparaison des deux Missels nous aide à mieux comprendre l’invitation adressée par le pape François à ceux qui se sentent affectivement attachés au Missel tridentin, « à retrouver dans le Missel romain réformé selon la pensée du Concile Vatican II tous les éléments du Rite romain », en particulier ces éléments caractéristiques que le nouveau Missel a non seulement préservés, mais exaltés « dans le fidèle respect de la Tradition ». Cette affirmation ne devrait pas surprendre, puisque les missels de Pie V et de Paul VI sont la continuation l’un de l’autre, et il ne pourrait en être autrement, car les deux saints Pontifes qui les ont promulgués ramaient dans la même direction.

Tout en reconnaissant la détermination avec lequel Pie V s’est attaqué à la tâche qui lui avait été confiée par le Concile de Trente, à savoir restaurer le Missel « ad pristinam sanctorum Patrum normam ac ritum[27] » – c’est-à-dire à la structure qu’il avait à l’époque des Pères –, nous devons reconnaître que l’objectif n’a pas été atteint. En effet, les experts qui accompagnaient le Pontife ne disposaient pas, et ne pouvaient pas disposer, de la documentation et de la méthodologie de recherche qui sont accessibles aux spécialistes de la liturgie aujourd’hui seulement. Il s’agissait, en somme, d’un rêve, c’est-à-dire d’un désir sincère qui, tout en honorant l’intention, la rabaissa. Ainsi, le projet inachevé du Concile de Trente et de Pie V a été repris – exactement quatre cents ans plus tard – par un autre Concile et un autre Pontife.

À ceux qui voudraient que la tradition liturgique commence avec ce Missel de Pie V – qui, pour l’accréditer, l’avait présenté comme définitif, intangible et immuable –, il faut rappeler que la tradition a une portée beaucoup plus large qu’un segment précis de l’histoire ne pourrait le suggérer. Conscient de cette continuité ininterrompue au cours de deux millénaires d’histoire, le concile Vatican II a repris la tâche délicate de restauration en ces termes : « Le rituel de la messe sera révisé de telle sorte que se manifestent plus clairement le rôle propre ainsi que la connexion mutuelle de chacune de ses parties, et que soit facilitée la participation pieuse et active des fidèles. Aussi, en gardant fidèlement la substance des rites, on les simplifiera, on omettra ce qui, au cours des âges, a été redoublé ou a été ajouté sans grande utilité ; on rétablira (restituantur), selon l’ancienne norme des saints Pères (ad pristinam sanctorum Patrum normam), certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire »[28]. Ce n’est certainement pas un hasard si ces mots, que nous avons déjà relevés dans la Constitution apostolique Quo primum de Pie V, apparaissent également dans Sacrosanctum Concilium et dans la Constitution apostolique Missale Romanum de Paul VI. Ils sont là pour confirmer la volonté manifeste de reprendre un projet qui avait déjà été lancé, mais que les conditions historiques et culturelles n’avaient pas permis de mener à bien. Nous pouvons être sûrs que tous les saints Pères se seraient reconnus dans la structure actuelle de la messe, heureusement redécouverte et restaurée, à commencer par Justin († vers 165) qui, dans sa célèbre description de la liturgie dominicale, expose avec une étonnante clarté les lignes directrices qui ont présidé à la restauration de l’édifice liturgique[29].

Quiconque se soucie de la célébration des rites sacrés dans l’esprit du Concile Vatican II – qu’il soit étudiant en sciences liturgiques, responsable de communauté ou simple fidèle – ne peut manquer de remercier le pape François d’avoir voulu partager avec les pasteurs des Églises locales la « sollicitude pour toute l’Église » dans la recherche de l’unité et de l’accord sur l’utilisation du Missel Romain et, en même temps, pour avoir réaffirmé avec une détermination sans équivoque les valeurs de la réforme liturgique, comblant ainsi un fossé ecclésial qui, au lieu de se réduire, risquait de s’élargir de plus en plus.

 

 

[1] Le document « Traditionis custodes sur l’usage de la liturgie romaine avant la réforme de 1970 » est entré en vigueur avec sa publication en Oss. Rom., 16 juillet 2021, 2. Comme cela s’est déjà produit dans d’autres cas, le texte original italien, même en l’absence de la formulation latine, est indiqué pour la commodité de la recherche par un incipit latin.

[2] François, « Lettre aux évêques du monde pour présenter le Motu Proprio Traditionis Custodes », ibid, 2 s. L’expression « avec confiance et parrhèsia » fait écho à l’expression « avec grande confiance et espérance » dans la lettre de Benoît XVI.

[3] Congrégation pour le Culte Divin, « Lettre aux Présidents des Conférences Episcopales Quattuor abhinc annos » (3 octobre 1984), in AAS 76 (1984) 1088-1089.

[4] Jean-Paul II, « Motu proprio Ecclesia Dei » (2 luglio 1988), in AAS 80 (1998) 1495-1498.

[5] Cf. M. SODI – A. Toniolo (éds), Missale Romanum. Editio Typica 1962. Edizione anastatica e Introduzione, Cité du Vatican, LEV, 2007. L’édition postérieure de 1965 ne peut plus être considérée comme tridentine, car, en plus d’être bilingue, elle contient des adaptations qui préfigurent déjà la réforme liturgique.

[6] Au sujet de ce Motu proprio, voir, en plus de l’éditorial dans Civ. Catt. 2007 III 455-460 (« La liturgia nel solco della tradizione »), cf. C. Giraudo, « La liturgia nel solco della tradizione. Riflessioni in margine al motu proprio Summorum Pontificum », Rassegna di Teologia 48 (2007) 805-822 et Rivista Liturgica 95 (2008) 253-272.

[7] Les mots « de rite latin » incluent également les prêtres de rite ambrosien et hispano-mozarabe, c’est-à-dire ceux qui appartiennent aux deux rites latins qui coexistent avec le rite romain dans les diocèses de Milan et de Tolède respectivement.

[8] La précision « le prêtre n’a pas besoin d’autorisation [pour l’utilisation du Missel de 1962] », que l’on peut lire dans le motu proprio, exprime un réel changement par rapport à la législation précédente. Ce qui en 1984 était un indult, c’est-à-dire une concession faite – par dérogation « indulgente « à la norme – par l’évêque diocésain à des prêtres individuels et à leurs fidèles respectifs, après avoir admis la légitimité et l’exactitude doctrinale du Missel de 1970, devient en 2007 une norme.

[9] La lettre d’accompagnement du Summorum Pontificum se termine ainsi : « Je vous invite en outre, chers Confrères, à bien vouloir écrire au Saint-Siège un compte rendu de vos expériences, trois ans après l’entrée en vigueur de ce Motu proprio. Si de sérieuses difficultés étaient vraiment apparues, on pourrait alors chercher des voies pour y porter remède ».

[10] Le questionnaire demande un jugement sur la forme extraordinaire, avec une attention particulière à son application effective, son utilité ou non d’un point de vue pastoral, son impact sur la formation des séminaristes.

[11] Pour ce document, qui redonne aux évêques la compétence sur les traductions des livres liturgiques, cf. C. Giraudo, « Magnum Principiume l’inculturazione liturgica nel solco del Concilio », Civ. Catt. 2017 IV 311-324.

[12] La législation prend soin d’indiquer les qualités requises du prêtre choisi : « […] il doit être apte à la tâche, il doit être compétent dans l’usage du Missale Romanum antérieur à la réforme de 1970, il doit avoir une connaissance de la langue latine qui lui permette de comprendre pleinement les rubriques et les textes liturgiques, il doit être animé d’une vive charité pastorale et du sens de la communion ecclésiale. Il est en effet nécessaire que le prêtre responsable ait à cœur non seulement la célébration digne de la liturgie, mais aussi le soin pastoral et spirituel des fidèles ».

[13] Le choix de l’expression « l’un et l’autre missel » est inspiré par le titre de deux livres du père Beauchamp. (L’Un et l’Autre Testament, 1. Essai de lecture, 2. Accomplir les Écritures, Paris, Seuil, 1976.1990), qui exprime bien l’unité des deux Testaments.

[14] Le signe de la croix, avec la formule trinitaire, n’a fait son apparition officielle au début de la messe qu’avec le Missel de Pie V. Son utilisation provient de la sphère de la dévotion personnelle du prêtre, qui déjà dans la sacristie commençait à se signer et à réciter en privé des formules propitiatoires.

[15] Les historiens de la liturgie nous informent que c’est la salutation initiale originale sur laquelle les mystagogies des Pères ont tant insisté.

[16] Cf. M. SODI – A. M. Triacca (éds), Missale Romanum. Editio Princeps (1570). Edizione anastatica, Introduzione e Appendice, Cité du Vatican, LEV, 1998, 12.

[17] Modifiant la législation précédente, l’édition de 1962 ajoute : « quam celebrans sedens auscultat » (M. SODI – A. Toniolo [éds], Missale Romanum 1962, cit., 57). La nouvelle version de la rubrique n° 473 applique également au lecteur le principe qui sous-tend cette annotation : « In Missis in cantu, ea omnia, quæ diaconus vel subdiaconus aut lector, vi proprii officii cantant vel legunt, a celebrante omittuntur » (ibid., 33).

[18] M. SODI – A. M. Triacca (éds), Missale Romanum 1570, cit., 12 ; M. SODI – A. Toniolo (éds), Missale Romanum 1962, cit., 59. Afin de combiner un regard respectueux sur l’autel (« contra altare ») et un regard sur le peuple (« versus populum »), le diacre et le sous-diacre se font face parallèlement à l’autel, de sorte que le sous-diacre a l’autel à droite et la nef à gauche.

[19] Comme l’homélie n’apparaît pas dans la description « De Epistola, Graduali et aliis usque ad Offertorium », avec lequel les rubriques générales du Missel de Pie V résument la liturgie de la Parole, peut être compris dans le titre inclusif « de aliis » (pour les divisions de la Messe dans le Missel tridentin, cf. M. SODI – A. M. Triacca [éds], Missale Romanum 1570, 10-19).

[20] Sur la récente extension des ministères aux femmes, sanctionnée par le Pape François, cf. C. Giraudo, « La ministerialità della donna nella liturgia. Tra “sana tradizione” e “legittimo progresso”«, Civ. Catt. 2021 I 586-599.

[21] Cf. Concile œcuménique Vatican II, Sacrosanctum Concilium, nº 53. Pour plus de détails sur la prière des fidèles, cf. C. Giraudo, Ascolta, Israele ! Ascoltaci, Signore !, Cité du Vatican, LEV, 2008, 103-144.

[22] M. Righetti, Manuale di storia liturgica, 3. La Messa, Milano, Àncora, 19663 (réimpr. 1998), 331.

[23] J. A. Jungmann, Missarum Sollemnia. Origini, liturgia, storia e teologia della Messa romana, 2, Turin, Marietti, 19632, (réimpr. Àncora, 2004), 76.

[24] Pour le texte et le commentaire du canon romain, dont Ambroise († 397) nous a laissés dans De sacramentis 4,21-27 (PL 16, 443b-446a) le témoignage le plus ancien – quoique partiel, Cf. C. Giraudo, « In unum corpus ». Trattato mistagogico sull’eucaristia, Cinisello Balsamo (Mi), San Paolo, 20072, 381-403. Les changements apportés par le Missel de Paul VI au canon romain sont les suivants : (a) la faculté d’omettre l’intermédiaire « per Christum Dominum nostrum » ; b) le rétablissement de l’expression « quod pro vobis tradetur » dans la formule du pain ; c) l’extrapolation de la formule du calice de l’expression « mysterium fidei », qui devient une monition pour commencer l’acclamation anamnetique ; d) le remplacement de « in mei memoriam » de l’ordre d’itération par « in meam commemorationem ».

[25] Cf. la rubrique « Quo [Sanguine] sumpto, si qui sunt communicandi, eos communicet, antequam se purificet » (M. SODI – A. M. Triacca[éds], Missale Romanum 1570, cit., 351 ; M. SODI – A. Toniolo, Missale Romanum 1962, cit., 405).

[26] Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Sacramentum caritatis, nº 51, AAS 99 (2007) 144.

[27] L’expression figure dans la Consitution apostolique Quo primum, par laquelle Pie V promulgua, le 14 juillet 1570, le Missale Romanum ex decreto Sacrosancti Concilii Tridentini recognitum (Cf. M. SODI – A. M. Triacca [éds], Missale Romanum 1570, 3).

[28] Concile œcuménique Vatican II, Sacrosanctum Concilium, nº 50.

[29] Pour une projection du Missel de Paul VI sur le « Missel des Pères », que l’on peut idéalement entrevoir dans les sobres annotations de Justin, cf. mon article cité en note 6, dont j’ai repris en partie la comparaison de l’un et l’autre Missel.
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