UNE THÉOLOGIE DE LA MÉMOIRE EN TEMPS D’ABUS SEXUELS DU CLERGÉ
Published Date:3 novembre 2021

Le 5 octobre, le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) en France a été publié. Il a été demandé par la Conférence des évêques de France et est maintenant disponible pour un examen approfondi, afin qu’une nouvelle étape qualifiée puisse être franchie dans la lutte contre les abus. Le Rapport montre qu’en 70 ans environ 3 000 prêtres et religieux ont commis des abus sexuels sur des mineurs ou des personnes vulnérables. Au total, 216 000 personnes en France aujourd’hui (avec une marge d’erreur de 50 000) ont été abusées par des prêtres et religieux catholiques. Si l’on inclut les agressions commises par des laïcs (principalement dans les écoles), cette estimation passe à 330 000. Ce n’est cependant qu’un élément d’un tableau plus vaste. :

La crise mondiale des abus sexuels commis par le clergé a infligé des blessures qui mettront des années à cicatriser. Il faut reconnaître que le déni des abus est toujours un problème. La terrible tragédie perpétrée contre des enfants et des adultes vulnérables par des membres du clergé et ses conséquences laissent encore des cicatrices au sein du peuple de Dieu et rendent nécessaire une théologie qui évalue le rôle de la mémoire. Convaincus qu’une famille qui ne se souvient pas disparaît, nous pensons que la mémoire est un impératif théologique. Mais quel genre de mémoire ? Comment guérit-on ses souvenirs ? Comme le soulignait Johann Baptist Metz à propos de l’Holocauste juif, les membres du peuple de Dieu « ne doivent pas se laisser bloquer par des souvenirs non réconciliés, même sur le plan théologique, mais y recourir avec la foi et parler avec elles de Dieu[1] ».

 

La théologie et les blessures de l’homme

S’il est vrai que la mémoire est le sein de l’histoire et de la théologie, dans un monde violent, la théologie doit partir des lieux des blessures. Cet article propose un bilan de la relation entre l’humanité et l’Église de Dieu blessée par les abus sexuels du clergé sur des mineurs, mais aussi de l’autorité de l’Église aujourd’hui minée par une perte de crédibilité. Il faut formuler une théologie capable d’orienter la réconciliation de la mémoire et, en même temps, de repenser la valeur du salut dans une Église qui s’efforce de guérir les blessures des personnes. L’objectif est donc d’aborder les aspects théologiques, anthropologiques, ecclésiaux et moraux de la mémoire, c’est-à-dire d’évaluer l’ambivalence de la faute, de peser quels souvenirs spécifiques doivent avoir la priorité sur d’autres, de confronter les souvenirs collectifs et individuels non réconciliés et la signification vitale du pardon.

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[1] J. B. Metz, A Passion for God : The Mystical-Political Dimension of Christianity, New York, Paulist Press, 1998, 2.

[2] Y. Congar, Vera e falsa riforma nella Chiesa, Milan, Jaca Book, 2015, 58.

[3] Cf. C. Fournet, The Crime of Destruction and the Law of Genocide : Their Impact on Collective Memory, Burlington, Ashgate, 2007, XXX.

[4] Ibid.

[5] J. Chirac, « Discours prononcé lors de l’inauguration de la nouvelle exposition du pavillon d’Auschwitz », Libération, 27 janvier 2005.

[6] J. B. Metz, La fede, nella storia e nella società, Brescia, Queriniana, 1978, 162.

[7] Cf. P. Ricœur, Memory, History, Forgetting, Chicago, University of Chicago Press, 2004, 17.

[8] E. A. Johnson, Friends of God and Prophets : A Feminist Theological Reading of the Communion of Saints, New York, Continuum, 1998, 169.

[9] E. Wiesel, From the Kingdom of Memory. Reminiscences, New York, Schocken Books, 1990, 10.

[10] F. A. Keshgegian, Redeeming Memories : A Theology of Healing and Transformation, Nashville, Abingdon, 2000, 17.

[11] E. Wiesel, « Discorso di accettazione del Premio Nobel per la pace », 10 décembre 1986.

[12] Ibid.

[13] Cf. M. Uwineza, « On Christian Hope : What makes it distinctive and credible? », America, 4 avril 2016, 24.

[14] Parmi ceux qui nous ont le mieux montré ce que signifie transformer des souvenirs tragiques, il y a Nelson Mandela. Il avait été emprisonné pendant 27 ans sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Lorsqu’il a été libéré, il n’a pas ignoré l’épreuve qu’il avait vécue, mais il en a fait une occasion de bénir son pays en cherchant à associer les noirs et les blancs dans son gouvernement au lieu de marginaliser ceux qui l’avaient torturé. En montrant à ses anciens ennemis que le monde était plus grand que leur vision étroite, Mandela a révélé le fondement de ce que signifie être humain.

[15] C’était certainement le rêve de Martin Luther King et d’autres militants des droits civiques, qui ont tiré les leçons des horreurs de l’esclavage et cherché à obtenir la liberté pour tous en Amérique.

[16] K. Rahner, « Theology and Anthropology », dans : Id., Theological Investigations, vol. 9, New York, Seabury, 1972, 216 ; cf. Id., « On the Theology of the Incarnation », dans : Id., Theological Investigations, vol. 4, New York, Seabury, 1982, 108.

[17] R. Lennan, Karl Rahner : Theologian of Grace, 12 Lectures on 5 CDs, North Bethesda, NYKM, 2015, CD 1, track 23-25. Cf. K. Rahner,Hearer of the Word, New York, Continuum, 1994.

[18] H. Arendt, « Una replica a Eric Voegelin », dans : S. Forti (éd.), Archivio Arendt 2. 1950-1954, Milan, Feltrinelli, 1994, 175.

[19] Augustin d’Hippone, Le don de la persévérance 16, 40.

[20] W. O’Neill, « Saying “never again” again : Theology after the Genocide against the Tutsi in Rwanda », dans un article à paraître dans America.

[21] E. Katongole, Born from Lament : The Theology and Politics of Hope in Africa, Grand Rapids, William B. Eerdmans, 2017, 260.

[22] Id., « “Memoria Passionis” as Social Reconciliation in Eastern Africa : Remembering the Future at Maison Chalom », dans : J. J. Carney – L. Johnston (éds), The Surprise of Reconciliation in the Catholic Tradition, New York, Paulist Press, 2018, 277.