RÉCEPTION DU CONCILE VATICAN II-Au cours des 25 premières années après la révolution
Last Updated Date : 5 février 2021
Published Date:7 décembre 2020

Les visites des trois derniers papes – Jean-Paul II (1998), Benoît XVI (2012) et François (2015 et la pause en 2016) – à Cuba ont eu le mérite de montrer à l’opinion publique internationale la réalité de la communauté catholique de l’île. Cependant, l’histoire de l’Église cubaine pendant les 25 premières années après la Révolution et le processus de réflexion dans lequel tous ses membres étaient engagés durant les années 1980[1] restent beaucoup moins connus. Au cours de cette période, deux événements ont marqué la physionomie de l’Église universelle et continentale : le Concile Vatican II (1962-65) et la Deuxième Conférence générale de l’épiscopat latino-américain à Medellin (1968). Les deux ont également été des événements importants pour l’Église cubaine, résolue à définir sa mission dans le contexte inédit d’un système politique socialiste.

Cet article a pour but d’explorer les traits fondamentaux de la réception du Concile à Cuba qui y ont créé les conditions pour le lancement du processus synodal évoqué ci-dessus ; en même temps, il vise à dépasser la description habituelle qui présente la communauté catholique de l’île comme une « Église du silence », centrée sur la survie culturelle et étrangère à tout intérêt pour l’évangélisation. La première partie de cet article tente de contextualiser historiquement l’Église cubaine entre 1959 et 1985, en divisant la période en quatre étapes. La deuxième partie examine l’influence de Vatican II à Cuba selon les catégories de participation et de témoignage. Cet article s’inscrit dans l’analyse de la réception du Concile en Amérique latine et la récupération des expériences synodales qui peuvent être exemplaires pour le processus actuel de renouveau ecclésial promu par le pape François.

 

Optimisme (1959)

La victoire des castristes en janvier 1959 a été accueillie avec joie par la majorité de la population et aussi par l’Église cubaine. Beaucoup ont vu dans la Révolution le contexte approprié pour retrouver l’ordre constitutionnel, brisé par le coup d’État de Fulgencio Batista en 1952, et pour construire une nation selon les fondements de la doctrine sociale de l’Église. Ces désirs ont été renforcés par la désignation de certains laïcs engagés dans la nouvelle structure gouvernementale révolutionnaire. Le soutien épiscopal à l’une des premières mesures du gouvernement – la loi sur la réforme agraire – est un exemple de ce climat optimiste qui a également reconnu le droit des anciens propriétaires à être indemnisés et averti du danger d’un contrôle excessif de l’État sur la propriété[2].

La hiérarchie ecclésiale se considérait comme le représentant de la majorité du peuple et rejetait donc tout projet politique qui ne reconnaissait pas le catholicisme comme synonyme de « cubanité »[3]. Le 1er Congrès national catholique de Cuba, tenu en décembre 1959, fut l’emblème de cette attitude, qui ne tenait pas suffisamment compte de l’anticléricalisme créole, fruit de l’alliance entre le trône et l’autel, et de la position ecclésiale hostile à mouvements d’indépendance du 19ème siècle. Tous les catholiques furent invités à participer à ce congrès, destiné à démontrer la vitalité religieuse et le rejet de l’influence communiste. Les nombreux contacts entre la hiérarchie et le gouvernement lors de la phase préparatoire de cet événement montrent qu’à la fin de 1959 les évêques espéraient encore pouvoir influencer le processus révolutionnaire à travers la doctrine sociale de l’Église[4]. Ce désir fut rapidement éteint au cours des premiers mois de l’année suivante.

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[1] Ce chemin synodal est connu sous le nom de Reflexión Eclesial Cubana (Ree), culmina lors de l’Encuentro nacional eclesial cubano (Enee) de février 1986.

[2] Cf. A. M. Villaverde, « La Reforma Agraria Cubana y la Iglesia Católica (3 de julio de 1959)», La voz de la Iglesia en Cuba : 100 documentos episcopales, Mexico, D.F., Obra Nacional de la Buena Prensa, 1995, 80-83.

[3] Cette opinion contraste cependant avec une enquête de 1954 qui montra comment la population cubaine, bien que se disant croyante, ne pouvait se considérer comme pratiquant. 72,5% des citoyens se sont déclarés catholiques, mais 27% d’entre eux ont déclaré n’avoir jamais vu de prêtre. Seulement 24% (soit 17,4% de la population entière) assistaient habituellement à la messe dominicale. Cf. M. J. Marimón, « The Church », dans : C. Mesa-Lago (éd.), Revolutionary Change in Cuba, Pittsburgh (PA), University of Pittsburgh Press, 1974, 400 s.

[4] Cf. P. Kuivala, Never a Church of Silence : The Catholic Church in Revolutionary Cuba, 1959-1986, Helsinki, University of Helsinki, 2019, 90.

[5] Cf. Conferencia de Obispos Católicos de Cuba, « Carta abierta del Episcopado al Primer Ministro Dr. Fidel Castro (4 de diciembre de 1960)», La voz de la Iglesia en Cuba : 100 documentos episcopales, 146-150.

[6] Des 723 prêtres et 2225 religieuses à Cuba en 1960, il ne restait plus que 225 prêtres et 191 religieuses. Cf. M. J. Marimón, « The Church », 402.

[7] Entre 1960 et 1962, environ 200,000 Cubains ont quitté l’île, sur une population d’un peu moins de sept millions de personnes.

[8] Cf. E. Dussel, Historia de la Iglesia en América Latina : Medio milenio de coloniaje y liberación (1492-1992), Madrid – Mexico, D. E, Mundo Negro – Esquilla Misional, 1992, 259.

[9] Cf. I. Uria, Iglesia y Revolución en Cuba : Enrique Pérez Serantes (1883- 1968), el obispo que salvo a Fidel Castro, Madrid, Encuentro, 2011, 527-530.

[10] M. F. Trujillo Lemes, El pensamiento social católico en Cuba en la década de los 60, Santiago de Cuba, Editorial Oriente, 2011, 128 s.

[11] Conferencia de Obispos Católicos De Cuba, « Comunicado de la Conferencia episcopal de Cuba “A nuestros sacerdotes y fìeles” (3 de septiembre de 1969) », in La voz de la Iglesia en Cuba : 100 documentos episcopales, 185.

[12] Sur ce point, nous souscrivons aux conclusions de M. J. Marimón, « The Church », 406 s.

[13] Cf. M. Maza Miquel, « Perderse en Cuba. Apuntes sobre la Iglesia en la Revolución cubana (1959-1992) », Sai Terrae, octobre 1992, 561.

[14] Cf. Id., Esclavos, patriotas y poetas a la sombra de la cruz : Cinco ensayos sobre catolicismo e historia cubana, Santo Domingo, RD, Centro de Estudios Sociales Padre Juan Montalvo, 1999, 66.

[15] Cf. F. Castro – F. Betto, Fidel y la religión : conversaciones con Frei Betto, La Havane, Oficina de Publicaciones del Consejo de Estado, 1985.

[16] Cf. P. Kuivala, op. cit., 279 s.

[17] Cf. M. E Crahan, « Cuba : Religion and Revolutionary Institutionalization », in Journal of Latin American Studies 17 (1985) 319-340 ; R. Gómez Treto, The Church and Socialism in Cuba, Maryknoll (NY), Orbis Books, 1988 ; F. Pérez Valencia, « La Iglesia católica cubana : Entre el Vaticano II y la Revolución marxista (1959-1966)», Cultura y Religion 13 (2019) 4-23.

[18] Cf. P. Kuivala, op. cit., 127.

[19] Cf. ibid., 142 s. Deux évêques cubains ont participé au Concile et ont pris soin de diffuser la doctrine à leur retour à Cuba: Adolfo Rodriguez de Camagiiey et le jésuite Fernando Azcàrate, auxiliaire à La Havane.

[20] Cf. I. Uria, op. cit., 529 s.

[21] Cf. K. Rahner, « A Basic Theological Interpretation of the Second Vatican Council », dans : Id., Theological Investigations, vol. 20, New York, Crossroad, 1981, 77-89.

[22] Thèse soutenue par F. Pérez Valencia, art. cit., 5.

[23] Cf. II Conferenza Generale dell’Episcopato Latinoamericano, Documento di Medellin (1968), dans : Enchiridion. Documenti della Chiesa latinoamericana, Bologne, Emi, 1995, 250.

[24] Y. Congar, « La ricezione come realtà ecclesiologica », Concilium 8 (1972/7) 77.

[25] Cf. E. Lopez Oliva, « La Iglesia católica y la Revolución cubana », Temas 55 (2008) 142 s.

[26] Ibid., 143.

[27] Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Constitution Sacrosanctum Concilium, nos 11, 14, 19, 21, 27, 30, 41, 50, 79, 113, 114, 121 et 124.

[28] J. W. O’Malley, What happened at Vatican II, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2008, 141 ; édition franç. L’Événement Vatican II, Bruxelles, Lessius, 2011.

[29] Cf. P. Kuivala, op. cit., 161-173.

[30] Cette considération ne tient compte que des membres ayant participé activement à la vie ecclésiale; beaucoup d’autres Cubains ont conservé leurs croyances religieuses à un niveau strictement privé et familial. L’Annuario pontificio cette année-là, il rapportait, en nombre de catholiques (baptisés), celle de 3 973 000 Cubains sur un total de 10 484 000 habitants. La Conférence épiscopale a estimé à 150000 (1%) croyants actifs dans l’Église. Cf. E. Crahan, art. cit., 335, note 58.

[31] Cf. O. Rush, The Vision of Vatican II : Its Fundamental Principles, Collegeville (MN), Liturgical Press, 2019, 525 s.