MARIE MADELEINE ET LA RÉSURRECTION
Last Updated Date : 5 mai 2021
Published Date:4 mai 2021

Marie de Magdala est une figure clef du premier christianisme. Présente dans les quatre évangiles, elle assume une position unique en étant témoin privilégié de la résurrection. L’Orient aime même l’appeler l’Apôtre des Apôtres. La tradition en a très vite fait, surtout après le 4ème siècle, une pécheresse et une prostituée, en l’identifiant à des femmes anonymes des évangiles comme la pécheresse pardonnée de Lc 7,36-50. Mais rien dans les évangiles n’autorise cette identification.

Que savons-nous donc d’elle ? Peu de choses en vérité ! Elle était de Magdala, un village sur la rive du lac de Tibériade. Et, en second lieu, une information étonnante nous est donnée par Luc lorsqu’il donne la liste des femmes qui suivent Jésus depuis la Galilée (Lc 8,1-3). Il la présente au sein d’un groupe qui est en proximité avec les Douze : « Les Douze l’accompagnaient, ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources » (Lc 8,1b-3). Cette donnée se retrouve en Mc 16,9 avec une variation sur le verbe employé mais l’immense majorité des exégètes considèrent que l’auteur anonyme de la finale canonique (dite ‘longue’) de Marc reprend ici le texte lucanien. Marie était donc de Magdala et probablement aisée (et donc indépendante).

Selon Luc, Marie avait donc été exorcisée par Jésus. Mais pourquoi « sept démons » ? Le bon sens, tout autant que la valeur des nombres dans la tradition biblique, nous font penser que sa possession était d’une intensité exceptionnelle et dramatique. Nous ne connaissons de l’époque que le Testament de Ruben, un écrit intertestamentaire, à mentionner ‘sept esprits’ : « Ecoutez, mes enfants, ce que j’ai vu quant aux sept esprits d’égarement dans ma repentance ; sept esprits ont été distribué à l’homme, ce sont les responsables des méfaits de la jeunesse » (Test. Rub. 2,1)[1]. Ce qui est sûr, c’est que la mention des sept esprits n’est pas un lieu commun couramment employé à l’époque. Or il se trouve que Luc nous raconte peu après, et dans le cadre d’une polémique sur ses exorcismes, une parabole de Jésus qui évoque « sept mauvais esprits » (Lc 11,26). Pouvons-nous faire le lien puisqu’il s’agit des seules mentions de sept esprits ou démons de tout l’évangile ? De nombreux auteurs l’ont fait de façon rapide. C’est ainsi qu’un des principaux commentateurs de Luc, François Bovon écrit : « la possession par sept démons est, pour Jésus comme en général pour les juifs de son temps, une possession particulièrement grave (la conclusion non authentique de l’évangile de Marc, Mc 16,9, doit dépendre de ce souvenir) »[2]. Beaucoup mentionnent ce parallèle en note mais sans aller plus loin.

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Conclusion

Bénéficiaire du salut sur un mode suréminent, il était convenable que Marie de Magdala soit aussi l’annonciatrice du salut de façon unique. Elle qui avait été libérée corps et âme par deux fois, pouvait pressentir plus qu’un autre que la puissance de Dieu pouvait libérer le corps de Jésus de la prison de la mort. Qu’un être qui s’était à ce point distingué dans sa lutte contre la mort ne pouvait être vaincu aussi aisément. Elle devenait témoin à un double titre : témoin de la puissance de Dieu à vaincre la mort au sein même de la vie – ce qu’elle avait expérimenté en Galilée -, et témoin de la puissance de Dieu à vaincre la mort apparemment définitive, la défaite de la Croix. Elle n’avait pas désespéré en Galilée et elle sera la première à espérer en Judée. Il y a donc une cohérence profonde entre l’indication donnée sur sa personne en Lc 8,2, et son statut de témoin privilégié de la résurrection en Lc 24,9-10.

 

 

[1] Cf. M. Philonenko, La Bible. Écrits intertestamentaires, Pléiade 337 ; Paris 1987, 818.

[2] Cf. F. Bovon, L’Evangile selon saint Luc. 1,1 – 9,50 (CNT IIIa) (Genève 1991), 390.

[3] Cf. C. Bernabé Ubieta, «°Mary Magdalene and the Seven Demons in Social-scientific Perspective°», Transformative Encounters. Jesus and Women Re-viewed (éd. I. R. Kitzberger) (BIS 43 ; Leiden 2000) 203-223, 219.

[4] Cf. M.-J. Lagrange, Evangile selon Saint Luc, Paris, 1921, p. 236 et 335.

[5] Cf. K.E. Corley, Maranatha. Women’s Funerary Rituals and Christian Origins (Minneapolis, Fortress, 2010).

[6] Il est extrêmement probable qu’il faille lui adjoindre Jeanne mais la formulation de Lc 8,1-3 pourrait faire d’elle surtout une disciple aidant Jésus de ses ressources (vu le statut de son mari).

[7] Cf. M. Rastoin, «°Lydie et Cléophas : un improbable couple lucanien°», Biblica 95 (2014) 371-387.

[8] Cf. J. P. Meier, A Marginal Jew, vol. 4 Law and Love (New Haven/Londres°: Yale, CT 2009) 481-527.

[9] L’expression « esprits mauvais » est donc trois fois présente dans une sorte de progression : 7,21, 8,2 et 11,26 « esprits plus mauvais ».

[10] Cf. J. P. Meier, A Marginal Jew. Rethinking the Historical Jesus. Volume Two. Mentor, Message, and Miracles (New York 1994) 404-423.

[11] Cf. Origène, Contra Celsum 2.55 où celui-ci cite Celse parlant d’une femme « à moitié folle ».