L’ÉVANGÉLISATION SELON SAINT PAUL
Published Date:26 octobre 2021

Saint Paul est l’apôtre par excellence. Quand on pense évangélisation et vie missionnaire, on pense à lui. Homme des grandes villes, il a vécu parmi les capitales de province de l’est de l’Empire romain (Éphèse, Corinthe, Antioche, Thessalonique). Né en diaspora, il a séjourné à Jérusalem pour ses études de pharisien. Juif de haute naissance, il a été éduqué au meilleur de la culture juive hellénistique. D’abord persécuteur des chrétiens et homme ‘irréprochable’ selon la Loi de Moïse (Ph 3,6), il devient chrétien vers 33/34.

Trois choses nous sont dites par Luc dans les Actes que Paul ne nous dit pas lui-même. Primo, qu’il était de Tarse. Le niveau culturel de Paul est cohérent avec cette ville d’origine. Paul était d’une famille aisée. Il avait reçu, d’abord dans la capitale de la Cilicie, ville universitaire aux écoles philosophiques florissantes, une excellente formation hellénistique, qui incluait la maitrise de la rhétorique et des éléments fondamentaux de la culture grecque.

Deuxièmement, fait rare à l’époque, il était par sa famille citoyen romain de naissance. Paul écrira aux Corinthiens : « ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi » (1 Co 1,28). C’était sans doute vrai de la majorité des chrétiens de Corinthe mais Paul lui-même, par sa famille, son éducation et sa formation intellectuelle, appartenait à l’élite de l’Empire.

En troisième lieu, Luc nous apprend qu’à ses débuts Paul s’appelait Saül. Étrangement Luc ne donne aucune raison pour ce changement de nom (cf. Ac 13,9). Beaucoup de juifs de l’époque avaient deux noms : un à usage intra-communautaire et un autre pour le monde non-juif. Saül serait-il le nom juif de Paul ? Le nom était rare chez les Juifs de l’époque qui préféraient les noms des membres de la dynastie hasmonéenne[1]. Quelle famille pourrait bien donner le nom de Saül à son fils si ce n’est une famille pour qui ce serait un signe de prestige en raison de son appartenance à la tribu de Saül ? Or Paul nous dit : « Ne suis-je pas moi-même Israélite, de la descendance d’Abraham, de la tribu de Benjamin? » (Rm 11,1). Il est donc très probable que Saul le benjaminite se soit appelé Paul en contexte gréco-latin.

C’est donc ce Juif pharisien de la diaspora hellénistique, ce citoyen romain de la tribu de Benjamin, que le Christ a choisi pour être l’évangélisateur par excellence. Ce qu’il nous montre par sa vie et ses paroles détermine le cadre fondamental de toute évangélisation.

 

Pas d’évangélisation sans expérience personnelle du Christ

« Ma vie aujourd’hui dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi » (Ga 2,20b). L’événement central de la vie de Paul fut la rencontre avec le Christ sur la route de Damas. Lui-même parle de son expérience sans parler du lieu et dit peu de choses sur son contenu. Aux Galates, il écrira vingt ans plus tard environ : « Cet Évangile que je vous ai annoncé n’est pas selon l’homme ; et d’ailleurs, ce n’est pas par un homme qu’il m’a été transmis ni enseigné, mais par une révélation de Jésus Christ. […]. Mais, lorsque celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens » (Ga 1,11-16). Chose frappante, Paul emploie le langage des prophètes comme Jérémie pour parler de son appel. La mission d’annoncer l’évangile aux nations est inséparable de sa découverte personnelle du Christ. La communion avec le Christ sera désormais au centre de sa vie spirituelle.

Nous ne savons pas exactement ce que Paul a vécu et lui-même est très discret. Il dira tout de même : « Ne suis-je pas libre ? Ne suis-je pas apôtre ? N’ai-je pas vu Jésus, notre Seigneur ? N’êtes-vous pas mon œuvre dans le Seigneur ? Si pour d’autres je ne suis pas apôtre, pour vous au moins je le suis » (1 Co 9,1). Par un privilège exceptionnel, il a été donné à Paul, qui n’avait pas connu Jésus selon la chair, de le voir ressuscité[2]. Le Christ a choisi un persécuteur qui n’avait pas vécu avec lui pour devenir son héraut.

Ce que Paul a vécu, tout chrétien est appelé à le vivre et, a fortiori, tout évangélisateur. Faire une rencontre personnelle du Christ et pouvoir parler de lui à la première personne. Paul est d’abord un homme passionné du Christ, heureux de reproduire dans sa chair les épreuves du Christ, parce que cela le rapproche de son Seigneur : « Dorénavant que personne ne me suscite d’ennuis : je porte dans mon corps les marques de Jésus » (Ga 6,17). Quelqu’un pour qui mourir signifie retrouver Jésus (cf. Ph 1,21-25).

L’Apôtre est tourné dans sa foi vers Jésus. Pas seulement le Christ, le Messie, Verbe éternel de Dieu mais l’homme Jésus, né d’une femme (cf. Ga 4,5). Le Christ n’est pas un anonyme ou un simple code théologique. C’est bien Jésus de Nazareth qui est le Christ. Mais avoir connu Jésus avant sa Passion n’est pas indispensable : « Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant ce n’est plus ainsi que nous le connaissons » (2 Co 5,14-16).

Paul partage ici un point commun radical avec nous. Comme lui, nous n’avons pas connu le Christ selon la chair mais sommes appelés à le connaître dans l’Esprit. Paul est le chaînon entre nous et les Douze. Il est bien apôtre comme eux mais il n’a pas connu Jésus selon la chair comme nous. Paul nous apprend que l’évangélisateur est d’abord quelqu’un qui a perçu quelque chose de « la gloire divine qui brille sur le visage du Christ » (Cf. 2 Co 4,6b). Ce chemin est ouvert à tous.

 

Pas d’évangélisation sans travail de l’intelligence

« Quand l’Église est rassemblée, je préfère dire cinq paroles avec mon intelligence de manière à instruire les autres, plutôt que d’en dire dix mille en langues » (1 Co 14,19). Dans son annonce de l’évangile, Paul argumente. Il ne se contente pas de proclamer le kérygme. Il cherche à dire pourquoi, à partir des Écritures, le Messie devait souffrir et ressusciter ; il cherche à convaincre. Il développe longuement les motifs de crédibilité de la résurrection (1 Co 15). Il explore les Écritures, qu’il connaît à fond, pour éclairer le mystère du refus d’une grande partie d’Israël de reconnaître en Jésus son Messie promis (Rm 9-11).

Ces passages sont les plus entendus dans la liturgie et donnent parfois à Paul la réputation d’être un théologien austère et compliqué. Mais ils ont le mérite de montrer comment Paul utilise toutes les ressources de sa foi juive et de sa culture philosophique et rhétorique pour argumenter. Il arrive à Paul de mentionner les signes de puissance et les guérisons qui ont accompagné sa prédication (cf. Rm 15,19 ; 2 Co 12,12). Mais ces signes ne le dispensent pas d’une argumentation et il en parle le moins possible.

Paul préfère mentionner des vertus communes : la constance et l’endurance face aux persécutions. Ce qu’il met en avant, ce ne sont pas tant ses expériences mystiques (pourtant extraordinaires ; cf. 2 Co 12,4) que ses expériences de souffrance bien concrètes. Il porte sur son corps les signes des souffrances du Christ (cf. Ga 6,17). Ces ‘stigmates’ sont le signe de son authenticité apostolique. Paul cherche à convaincre mais il sait que, à la fin des fins, ce n’est pas son éloquence qui touche le cœur des hommes mais Dieu lui-même.

L’Apôtre met toutes ses compétences humaines, toute son intelligence, au service de l’évangile mais en sachant qu’il ne doit pas s’y fier. Il sait aussi que la parole de l’évangile suscite des résistances profondes, que les hommes sont capables de tous les alibis et de toutes les violences pour ne pas se convertir, pour ne pas avoir à changer de vie et que les persécutions ne sont pas une situation anormale ou étrange pour le missionnaire.

Paul ne refuse pas les manifestations charismatiques. Il en bénéficie lui-même et il le dit. Mais il appelle ses fils dans la foi à un travail de l’intelligence pour être prêt à accueillir les non-croyants (cf. 1 Co 14,6.14-20). Paul a confiance dans les capacités de la raison humaine, dans le fait que l’Écriture doit être lue et interprétée, que le Seigneur appelle à l’intelligence. Il est dans le même temps profondément conscient des limites de toute argumentation.

Et, pour se rappeler les limites de la raison et de l’intelligence, Paul exprime le mystère de la Croix, ce lieu où la malédiction apparente se révèle bénédiction, où la folie de Dieu se révèle sage, où la faiblesse et l’impuissance radicale sont signes de la force et de la puissance de Dieu, où la pauvreté du Christ est don de sa richesse, par des paradoxes étonnants (cf. Ga 3,13 ; 2 Co 8,9). La Croix met à nu ce qui n’est pas déductible, ce qui est proprement inouï. Paul nous apprend que le missionnaire ne peut pas se passer de l’intelligence mais qu’il lui revient d’en savoir les limites.

 

Pas d’évangélisation sans collaborations et sans amitiés

« C’est pour cela que je vous ai envoyé Timothée, qui est mon enfant bien-aimé et fidèle dans le Seigneur ; il vous rappellera les voies que je trace dans le Christ Jésus » (1 Co 4,17). Paul est souvent vu comme un théologien solitaire, un homme d’exception. Mais c’est oublier ses équipes apostoliques qui ont tant compté pour lui. Paul était un formidable animateur de réseaux. Il ne fut quasiment jamais seul et a suscité des amitiés extraordinaires qui ont résisté au temps. Grâce à ces fils spirituels, devenus des collaborateurs, devenus des amis, sa mémoire a pu se conserver. Souvent, il écrit avec ses collaborateurs : « Paul, Silvain et Timothée à l’Église des Thessaloniciens » (1 Th 1,1). Il les associe à sa mission et aime à rappeler leur rôle. Il fait souvent leur éloge et partage son autorité avec eux.

Paul a une relation exclusive avec les communautés qu’il a fondées. Il dit lui-même qu’il a évangélisé seulement là où personne n’a été avant lui (cf. Rm 15,20). Dans ses lettres, Paul n’hésite pas à recourir à des métaphores maternelles pour parler de son rôle : « Mes petits enfants que, dans la douleur, j’enfante à nouveau, jusqu’à ce que Christ soit formé en vous » (Ga 4,19). Le verbe ‘enfanter’ ne se dit normalement que de la femme qui, seule, enfante, là où l’homme engendre. Dans ce passage très pathétique, Paul souligne la relation affective profonde qui l’unit aux Galates, qui n’ont eu pour lui aucune répulsion alors qu’il était faible comme un enfant malade. Au moment où il était comme un enfant, ils ont su l’aimer comme une mère. Des années plus tard, Paul déclare les aimer comme une mère en les enfantant à nouveau.

‘Enfanter’ est douloureux ! Paul souffre d’apprendre qu’ils sont sur le point de renier celui par qui ils ont reçu la foi. Il doit donc les enfanter à nouveau, leur redonner la vie du Christ. Car abandonner son enseignement ce serait renier le Christ (cf. Ga 5,4). Si Paul prend la métaphore de la mère, c’est aussi qu’il ne veut pas invoquer la force de son autorité apostolique mais souligner la force de son amour maternel, un amour né dans la douleur et prêt à surmonter toutes les rebuffades : « Alors que nous aurions pu nous imposer, en qualité d’apôtres du Christ. Au contraire, nous avons été au milieu de vous pleins de douceur, comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu’elle nourrit. Nous avions pour vous une telle affection que nous étions prêts à vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais même notre propre vie, tant vous nous étiez devenus chers » (1 Th 2,7-9).

Paul a été un homme extraordinairement fidèle en amitié : Tite, Timothée, Sosthène, Silvain, Prisca et Aquila, Aristarque, ont été des amis (cf. Rm 16). Jésus avait les Douze, Paul aussi avait des proches. Et certains étaient prêts à donner leur vie pour lui : A Éphèse, semble-t-il, les époux Prisca et Aquila ont risqué leur vie pour le sauver (cf. Rm 16,3-4). Or Paul était au bord de la mort : « L’épreuve qui nous est survenue en Asie nous a accablés à l’excès, au-delà de nos forces, à tel point que nous désespérions même de conserver la vie » (2 Co 1,8).

Le charisme que Paul se reconnaissait était celui de faire naître la foi dans le cœur des hommes. Faire naître une relation personnelle au Christ était sa façon d’engendrer. Il peut écrire à Philémon : « je te prie pour mon enfant, celui que j’ai engendré en prison, Onésime » (Phm 1,10). Longtemps plus tard, François-Xavier, qui était né à une foi personnelle dans le Christ grâce à Ignace, écrira depuis l’Inde à celui-ci : « Mon unique Père dans les entrailles du Christ. » Paul nous apprend à vivre l’évangélisation comme un travail d’équipe et ne pas séparer affectivité et évangélisation.

 

Pas d’évangélisation sans solidarité financière

« Le service de cette collecte ne pourvoit pas seulement aux besoins des saints ; il est encore une source abondante de nombreuses actions de grâces envers Dieu » (2 Co 9,12). La position unique de celui qui a tout risqué pour annoncer la foi justifie aussi que Paul se donne du mal pour que ses communautés entrent en contact, se connaissent, prient les unes pour les autres et expriment leur communion par des échanges financiers. La communion spirituelle ne peut être séparée de la communion matérielle.

Paul va consacrer beaucoup d’énergie à ces questions financières. C’est pour offrir le fruit d’années de collecte pour les frères de Jérusalem qu’il décide d’y monter, comme il l’explique aux Romains : « Mais maintenant je vais à Jérusalem pour le service des saints car la Macédoine et l’Achaïe ont décidé de manifester leur communion à l’égard des saints de Jérusalem, qui sont dans la pauvreté. Oui, elles l’ont décidé et elles le leur devaient. Car si les païens ont participé à leurs biens spirituels, ils doivent subvenir également à leurs besoins matériels » (Rm 15,25-27). Paul court un grand risque tant sa réputation est terrible chez les juifs et une partie des chrétiens d’origine juive (cf. Ac 21,21). On peut dire sans exagérer que Paul a donné sa vie pour la communion concrète entre les églises.

Pour lui, dès le début, le partage concret des ressources appartient à la nature même de l’Église. L’universalité de l’Église se traduit par un partage des biens : Jésus est mort pour tous. C’est pourquoi la quête en faveur des frères dit quelque chose d’essentiel de ce qu’est l’eucharistie. Impossible de se souvenir du Christ sans se souvenir des pauvres, des saints qui sont à Jérusalem, des chrétiens vivants dans des communautés moins riches qu’à Corinthe ou Thessalonique. Et d’ailleurs, mêmes pauvres, il faut donner quand même avec générosité (cf. 1 Co 16,1-4).

Dans la conclusion de cette lettre, Paul mentionne des instructions données aux Galates plusieurs années avant. La collecte en faveur de Jérusalem est donc un vieux projet et représente une somme considérable. Il dit aussi qu’il enverra des gens munis de lettres mais qu’a priori, il ne compte pas aller à Jérusalem lui-même. Paul n’a pas voulu courir le risque que le don accompli par ses communautés soit refusé et il a donc décidé de le porter jusqu’au bout.

Toute la théologie que Paul expose en Romains a son correspondant dans l’échange des biens matériels. C’est cette quête qui montrera par des faits que les chrétiens d’origine païenne sont bien en communion avec ceux d’origine juive. Paul est fier de cet effort financier.

Cette collecte est le gage financier de son ambition religieuse et communautaire : les pagano-chrétiens sont de chrétiens de plein droit et non de seconde zone. Tous participent du même Christ en qui ils sont baptisés. Et ils sont associés aux mêmes promesses, ayant reçu le même esprit. Ce signe est donc comme un sacrement, le signe visible et tangible d’une communion spirituelle. Cette libéralité correspond à la générosité du Christ lui-même. Et Paul n’a pas peur de mettre sur le même plan cette collecte avec le don du Christ lui-même (cf. 2 Co 8,1-10). Le vrai motif de cette collecte est donc christologique. Il ne s’agit pas d’une simple aide charitable mais d’un échange théologalement signifiant. Paul nous apprend que la solidarité économique est un élément indispensable de la communion entre les églises.

 

Pas d’évangélisation sans communion avec Pierre

« L‘Évangile que je proclame au milieu des nations païennes, je l’ai exposé à la communauté, et aussi, en privé, aux personnages les plus importants ; car je ne voulais pas risquer de courir pour rien, ni avoir couru jusqu’à présent pour rien » (Ga 2,2). Paul était animé d’un profond souci apostolique pour la communion de toutes les églises. On retient de lui son expérience si personnelle de Damas, trois fois racontée par Luc, certainement marquante puisqu’il l’évoque plusieurs fois même si c’est elliptiquement. Mais l’on oublie qu’il a passionnément voulu la communion avec Képhas et Jérusalem.

Le projet de quête qui exprimera la solidarité entre toutes les églises que nous venons d’évoquer a été discuté d’abord avec Képhas (cf. Ga 2,9-10). Paul n’a jamais été un chrétien seul. Il a été reçu et catéchisé dans des communautés concrètes, qui étaient en communion avec les Apôtres, notamment à Antioche et il a connu des récits sur Jésus. Il cite les traditions qu’il a reçues de ceux qui ont été chrétiens avant lui (cf. 1 Co 15,3). Il conseille l’apôtre Apollos mais ne veut rien lui imposer (cf. 1 Co 16,12).

Jamais Paul n’a voulu faire cavalier seul, être un missionnaire à la tête de sa petite entreprise. Au contraire ! Il a voulu que ‘ses’ églises soient en communion les unes avec les autres et avec l’Église mère de Jérusalem et les Apôtres : « je montai à Jérusalem pour ne pas risquer d’avoir couru en vain… » (Ga 2,1.3).

Pour l’Apôtre la solidarité entre chrétiens est le signe concret de l’appartenance à un même corps. Elle passe certes par la prière les uns pour les autres, par l’accueil de tous et notamment la prise en compte des faibles par les ‘forts’ dans la foi, mais aussi par une solidarité matérielle financière. Même si les églises locales, les communautés, ont une grande latitude, elles se doivent de savoir qu’elles appartiennent à une famille plus grande. Pierre joue un rôle fondamental dans cette solidarité inter-ecclésiale.

Paul a été l’homme de la communion : communion entre les églises, communion entre les personnes, communion entre les pagano-chrétiens et les judéo-chrétiens. Lui qui avait eu une révélation unique et directe du Christ a voulu ne jamais rompre la communion avec Képhas, avec Pierre.

Lui qui disait ne pas devoir son Évangile d’un homme, a dit que si Képhas l’avait désavoué, il aurait couru « en vain ». L’expression est forte. Tous ces baptêmes, tous ces signes de puissance, auraient-ils donc pu avoir été accomplis « en vain » ? On ne peut être missionnaire et témoin du Christ sans être en communion avec Képhas. C’est pourquoi Paul, qui avait initialement pensé ne pas aller à Jérusalem pour la collecte, s’est finalement résolu à s’y rendre : « Mais maintenant je vais à Jérusalem pour le service des saints » (Rm 15,25). La communion avec Pierre avait pour lui une importance extrême.

Il nous rappelle ainsi l’attitude d’un saint Ignace qui, lui aussi, avait eu des visions mystiques extraordinaires au Cardoner en Espagne, « au point qu’il a souvent pensé en lui-même : s’il n’y avait pas les Écritures qui nous enseignent ces choses de la foi, il serait décidé à mourir pour elle seulement en raison de ce qu’il a vu » (Récit 29). Pourtant Ignace est allé à Rome et ne voulait pas courir en vain sans l’accord de Pierre. Paul nous enseigne l’immense liberté de l’apôtre uni au Christ qui refuse jusqu’au bout d’être séparé de Pierre.

 

Pas d’évangélisation sans reconnaître la sagesse de toute humanité

« Mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le à votre compte » (Ph 4,8). Il y a au cœur de l’enseignement moral de Paul une tension fondamentale qui traverse tout le Nouveau Testament. D’un côté, Paul croit que nous pouvons parler du bien et du mal avec tout homme quelle que soit sa foi. Paul ne parle pas a priori un autre langage que celui de la sagesse grecque, notamment celle de la philosophie populaire stoïque. D’autre part, Paul appelle aussi à ne se conformer aux mœurs des païens. Le christianisme est un ferment prophétique qui se refuse à entrer dans la logique de la secte. Paul s’inscrit ainsi dans la droite ligne d’une part du judaïsme alexandrin et d’autre part dans le regard positif de Jésus sur les capacités de la sagesse humaine.

Oui il y a du mal dans le monde, de l’obscurité, il y a un « dieu de ce monde » (2 Co 4,4) qui est Satan. Il y a du péché et de l’hostilité envers Dieu. Paul le sait et il le dit. Il appelle les chrétiens à se séparer d’une génération adultère et corrompue : « Agissez en tout sans murmures ni contestations, afin de vous rendre irréprochables et purs, enfants de Dieu sans tache au sein d’une génération dévoyée et pervertie, d’un monde où vous brillez comme des foyers de lumière, en lui présentant la Parole de vie » (Ph 2,14-15).

Paul insiste sur cette dimension de rupture avec le « monde » et sa mentalité et invite à une rupture avec la culture de l’immoralité, notamment sexuelle, du monde gréco-latin (cf. 1 Th 4,2-6). La dimension de la chasteté et de la continence était une dimension fondamentale pour les premiers chrétiens qui tranchait avec le laxisme du monde gréco-latin. Son langage ressemble parfois beaucoup à celui de Qumran : « Ne formez pas d’attelage disparate avec des infidèles. Quel rapport en effet entre la justice et l’impiété ? Quelle union entre la lumière et les ténèbres ? Quelle entente entre le Messie et Béliar ? (2 Co 6,14-15). Mais Paul ne renonce jamais au dialogue avec tous ceux qui sont en dehors de la communauté. Ils ont été eux aussi créés par Dieu.

Paul tient ainsi ensemble une théologie de la création et une théologie de la rédemption. D’un côté, il reconnaît que le monde semble souvent au pouvoir du péché et qu’il y a un ‘prince de ce monde’. Dans cette logique-là, il faut se séparer du monde, critiquer tout ce qui, dans le monde, est le signe du péché. Tout en reconnaissant que le monde est présent aussi en nous. D’où la nécessité de renouveler notre façon de penser : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait » (Rm 12,2).

D’un autre côté, Paul, comme Jésus, considère que le monde a été créé par Dieu, et que tous les humains ont une conscience créée par Dieu qui leur donne une notion du bien et du mal. Tous les hommes quelle que soit leur croyance, ont quelque chose en commun. Paul appelle donc à l’ouverture à tous les hommes : « Ne soyez pour personne une occasion de chute, ni pour les Juifs, ni pour les Grecs, ni pour l’Église de Dieu. C’est ainsi que moi-même je m’efforce de plaire à tous en toutes choses, en ne cherchant pas mon avantage personnel, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés » (1 Co 10,32-33).

Il s’agit d’être prêts à rendre compte de la foi en utilisant toutes les ressources de la culture et de la philosophie tout en sachant que c’est la rencontre personnelle avec Jésus Christ qui peut faire voir le monde avec les yeux de l’évangile. Paul concilie respect du monde et de tout être créé à l’image de Dieu et dénonciation prophétique du péché du monde. Il se situe dans la droite ligne de Jésus. En disant « que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5,14), Jésus considère comme une chose positive d’être loué par les hommes. D’un autre côté, il dit : « Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c’est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes » (Lc 6,26).

Paul a vécu cette tension constitutive de l’évangile. Il s’agit de se faire tout à tous, cherchant à convaincre et à toucher le cœur et la raison. Si l’apôtre est écouté, tant mieux. S’il est incompris, voire persécuté ou moqué, il se souvient de l’exemple du Christ : « Que chacun de nous cherche à plaire à son prochain en vue du bien, pour édifier. Le Christ, en effet, n’a pas recherché ce qui lui plaisait mais, comme il est écrit, les insultes de tes insulteurs sont tombées sur moi » (Rm 15,2-3). Le péché du monde n’empêche pas l’apôtre de percevoir la bonté du créé.

 

Pas d’évangélisation sans prière et persévérance

« Je vous exhorte, frères, par notre Seigneur Jésus Christ et par l’amour de l’Esprit, à soutenir mon combat en priant Dieu pour moi » (Rm 15,30). Paul était un homme de prière constante et concevait sa vie comme un vaste tissu d’échanges de prières. La prière de ses frères le consolait, le réconfortait et venait l’aider dans sa vie apostolique tandis que lui-même priait pour eux. Dieu favorise la communion et Paul espère que des prières lui permettront de revoir ses amis et collaborateurs : « J‘espère en effet que, grâce à vos prières, je vais vous être rendu » (Phm 1,22). La vie de ses communautés nourrit sa prière : « Comment pourrions-nous remercier Dieu suffisamment à votre sujet, pour toute la joie dont vous nous réjouissez devant notre Dieu ? Nuit et jour nous lui demandons, avec une extrême instance, de revoir votre visage et de pouvoir compléter ce qui manque encore à votre foi » (1 Th 3,9-10). Sa prière ne consiste pas à ressasser avec nostalgie ses expériences mystiques passées mais plutôt à faire mémoire de ses frères dans la foi : « Je rends grâces à mon Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous, en tout temps dans toutes mes prières pour vous tous, prières que je fais avec joie » (Ph 1,3-4). Sa prière était faite de visages. Et de visages amis.

Paul a été l’homme de la persévérance (hypomoné), mot clef de son vocabulaire. Difficile à traduire, il peut être rendu par courage, constance, persévérance, endurance, patience. Dans ‘patience’, il y a un côté passif qui ne dit pas toute la somme de courage et d’actions qui permet de tenir dans la difficulté. Persévérance est mieux : « Bien plus, nous mettons notre orgueil dans nos détresses mêmes, sachant que la détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée » (Rm 5,3-4a). La détresse elle-même fait grandir la persévérance.

Telle est l’expérience et la conviction intime de Paul. Il écrit à la fin de Romains cette phrase significative : « Que le Dieu de la persévérance et de la consolation vous donne d’être bien d’accord entre vous, comme le veut Jésus Christ » (Rm 15,5). C’est Dieu lui-même qui est persévérant, qui accepte les obstacles mis par les libertés humaines rebelles à son dessein de salut. Persévérer, c’est espérer que la détresse n’aura pas le dernier mot. Créé à l’image d’un Dieu persévérant et fidèle, l’être humain est capable de fidélité et de persévérance.

La persévérance caractérise l’évangélisateur. C’est la première chose qu’il met en avant en écrivant aux Corinthiens, pour se défendre face à ceux qu’il qualifie ironiquement de super apôtres : « Nous nous recommandons nous-mêmes en tout comme ministres de Dieu par une grande persévérance dans les détresses, les contraintes, les angoisses, les coups, les prisons, les émeutes, les fatigues, les veilles, les jeûnes » (2 Co 6,4-5). La prière de Paul est aux dimensions du monde dans laquelle toutes ses communautés ont une place décisive. Comme celle du Christ, sa prière est tournée vers le salut des hommes, vers la vie des croyants. Si Paul se dit joyeux en toute circonstance, il lui arrive de connaître des moments de désolation : « Car nous ne voulons pas que vous l’ignoriez, frères : l’épreuve qui nous est survenue en Asie nous a accablés à l’excès, au-delà de nos forces, à tel point que nous désespérions même de conserver la vie » (2 Co 1,8).

Paul prie apostoliquement ; il prie pour que ses fils soient de vrais fidèles. « La prière de Paul se nourrit de son activité missionnaire, des nouvelles reçues des communautés, de ses projets apostoliques, bref, de ce qu’il appelle lui-même ‘le souci de toutes les églises’ »[3]. Mais il ne prie pas que pour les chrétiens. Il prie aussi pour son peuple, le peuple d’Israël, comme il le dit aux Romains : « Frères, certes l’élan de mon cœur et ma prière à Dieu pour eux, c’est qu’ils soient sauvés. Car je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu : mais c’est un zèle mal éclairé » (Rm 10,1). Les lettres de Paul dévoilent sans cesse la prière incessante et ardente qui est celle de l’évangélisateur.

 

Pas d’évangélisation sans humilité et combat spirituel

« Certes, je ne suis pas encore arrivé, je ne suis pas encore au bout, mais je poursuis ma course pour saisir tout cela, comme j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, je ne pense pas l’avoir déjà saisi » (Ph 3,12-14). Paul a vécu des expériences spirituelles peu banales. Dans sa mission d’apôtre, il a connu des succès retentissants en amenant à la foi des notables importants (comme Sergius Paulus, le proconsul de Chypre ou Eraste le trésorier de Corinthe). Cependant, il n’aime pas en faire état et c’est uniquement lorsqu’il est attaqué dans sa légitimité d’apôtre qu’il se sent autorisé à en parler. C’est folie que de se vanter. Mais s’il faut rappeler ce qu’il a fait pour le Christ, il n’hésite pas à le faire. Son souci, ce n’est pas son honneur personnel, c’est le soupçon qui est jeté sur tous ceux qui sont devenus croyants grâce à lui.

Spirituellement, Paul le croyant met en avant le don de Dieu : sa foi est une réponse, un acte de gratitude et de reconnaissance. Même lorsqu’il semble valoriser ce qu’il a fait, c’est pour rappeler que c’est Dieu qui a agi le premier : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce à mon égard n’a pas été stérile. Loin de là, j’ai travaillé plus qu’eux tous : oh ! Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. Bref, eux ou moi, voilà ce que nous prêchons » (1 Co 15,10-11). Paul est fier de ce qu’il a fait mais il sait au plus profond que c’est la grâce de Dieu qui lui a permis de faire ce qu’il fait.

C’est pourquoi Paul est toujours en mouvement. Les grâces reçues ne l’enferment pas dans le passé. Tout son parcours l’oriente vers l’avenir. Paul incarne cette étonnante synthèse que le croyant vit entre l’action de grâce fondée sur le souvenir permanent de ce que le Seigneur a fait par lui et le regard tourné vers la volonté du Seigneur qui vient. Quelques années plus tard, les fils spirituels de Paul reprendront l’image de la course pour parler de lui : « Le moment de mon départ est venu. J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » (2 Tm 4,6-7). Paul était toujours en mouvement – non seulement géographiquement avec son désir de parvenir en l’Espagne – mais aussi spirituellement.

Paul apprend à l’évangélisateur, et à tout chrétien, que, même s’il a fait une expérience intérieure du Christ, il n’a pour autant jamais fini d’être en route, d’être sur un chemin de conversion. On aurait pu croire que Paul se pense vraiment ‘converti’, après avoir eu une telle révélation du Christ, après avoir été transporté mystiquement au ciel (cf. 2 Co 12,2-4). Or, malgré les dons charismatiques qu’il avait reçus, don de prophétie, parler en langue, don de guérison, Paul ne se croyait pas devenu parfait. Au contraire, il était tendu vers l’avant : (cf. Ph 3,10-14). Ce qu’il enjoint aux Philippiens, c’est ce qu’il vit lui-même : « Quel que soit le point déjà atteint, marchons toujours dans la même ligne » (Ph 3,12-16).

Paul était un homme toujours en chemin, un pèlerin. Il ne pensait pas être saint. Au contraire, il priait sans cesse pour progresser, pour être trouvé fidèle. Selon les coutumes juives et chrétiennes, il multipliait les jeûnes et les prières nocturnes, il traitait durement son corps (cf. 1 Co 9,27). Comme l’Iliade l’enseigne, c’est dans le combat que l’homme grec acquiert sa valeur. Au temps de Rome, cet idéal n’avait pas disparu. La culture hellénistique demeure une culture du corps et de la force comme le révèle la popularité des jeux en Grèce et des combats de gladiateurs à Rome. Paul fait plusieurs fois mention de ces jeux et se compare aux athlètes : « Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse ; eux, c’est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable. Moi donc, je cours ainsi : je ne vais pas à l’aveuglette ; et je boxe ainsi : je ne frappe pas dans le vide. Mais je traite durement mon corps et le tiens assujetti, de peur qu’après avoir proclamé le message aux autres, je ne sois moi-même éliminé » (1 Co 9,25-27).

Paul regardait vers l’avenir. Ses faiblesses même ne le décourageaient pas. Il se pensait comme un instrument fragile et faible que Dieu avait choisi précisément pour qu’il ne s’enorgueillisse pas : « Ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est rien, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est […] Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant » (1 Co 1,28 ; 2,3). Nul ne peut désormais se prévaloir de sa petitesse ou de son impuissance supposée pour ne pas se mettre en route. Paul nous enseigne que tout chrétien, à commencer par l’évangélisateur, regarde vers l’avant et ne se décourage pas malgré les épreuves.

 

Conclusion

Paulus le petit est devenu Paul le grand apôtre. L’apôtre par excellence. Avec toute son intelligence, il a annoncé le Christ par de puissants paradoxes. Le Christ qui de riche qu’il était s’était fait pauvre. Paul l’a imité en laissant de côté toutes ses richesses humaines, famille, origine, diplômes, argent, pour se faire humble serviteur de tous. Il a voulu vivre ce qu’il prêchait. De pharisien versé dans les Écritures, de citoyen romain et habitant de Tarse, de juif fier de l’être, il s’est fait païen avec les païens, esclaves avec les esclaves ; il s’est ouvert à tous, acceptant d’être flagellé dans les synagogues, fouetté par les autorités romaines.

Christ était mort pour tous (cf. 2 Co 5,14), lui s’est fait tout à tous (cf. 1 Co 9,22). Le cœur de sa théologie correspond au cœur de sa vie et de son appel. Enraciné dans les Écritures d’Israël, Jésus aimait à dire « quiconques’élèvera sera abaissé et quiconque s’abaisse sera élevé » (Mt 23,12). Paul a vécu totalement ce paradoxe qui exprime non seulement la sagesse de l’humilité mais aussi le choix de la croix de la part du Christ. Dans sa vie, de manière radicale, il s’est abaissé. Il s’est abaissé mais sans jamais se mépriser ni nier tout ce qu’il avait reçu. Il a mis toutes ses ressources intellectuelles, imaginatives et affectives au service de sa foi en Jésus Messie crucifié et exalté. Paul nous enseigne que l’on n’évangélise pas sans vivre soi-même de l’Évangile.

 

 

[1] Ceux-ci représentaient près du tiers des noms masculins et Saul se classe 18ème seulement. Cf. Tal Ilan, Lexicon of Jewish Names in Late Antiquity. Part I: Palestine 330 BCE – 200 CE, Mohr-Siebeck, 2002, p. 56.

[2] Cf. Joseph Ratzinger, Gesù di Nazaret. Dall’ingresso a Gerusalemme fino alla risurrezione, vol. II, Ed. Vat., 2011, p. 279.

[3] Claude Tassin, L’Apôtre Paul un autoportrait, DDB, 2009, p. 268.