LETTRE DE SALUTATION
Last Updated Date : 15 septembre 2023
Published Date:14 septembre 2023

« Ceci n’est pas une pipe » Voilà ce qu’écrivait Magritte en 1929 avec un caractère cursif maniéré dans un de ses célèbres tableaux représentant une pipe. Le grand peintre surréaliste lançait au spectateur un message surprenant mais évident : la représentation n’est pas l’objet qu’elle représente. Il en va de même pour la revue que vous avez entre les mains. La Civiltà Cattolica n’est pas un objet, c’est-à-dire qu’elle ne coïncide pas avec son support papier ou numérique. Au contraire, le pape François a été plus extrême, en le définissant, plutôt que comme une revue, comme « une véritable expérience spirituelle, communautaire et intellectuelle[1] ».

La Civiltà Cattolica est en effet une « vision » du monde, de la culture, de la politique, des tensions de cette réalité. Il s’agit donc d’une interprétation, d’une manière de voir les choses, qui s’exprime dans la presse écrite et sur le web, mais aussi dans toutes les communications et relations qu’elle est capable de générer en termes de débats sociaux, de réflexions journalistiques, d’essais académiques, de réactions émotionnelles, qu’ils soient polémiques ou solidaires. Elle est générée par une communauté de jésuites et, donc, par une expérience spirituelle partagée.

 

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Chers lecteurs, après 25 années passées au service direct de cette revue, dont 12 en tant que directeur, le moment est venu pour moi de vous remercier, et de passer le relais à mon successeur, le P. Nuno da Silva Gonçalves sj, ancien recteur de l’Université pontificale grégorienne. Je luis adresse mes meilleurs vœux de bon travail. Je quitte ma charge avec une immense gratitude pour l’expérience vécue au cours d’une époque extrêmement complexe et mouvementée pour la vie du monde et de l’Église catholique. Je passe le relais avec un certain soulagement, mais aussi avec une pointe de nostalgie d’un métier passionnant qui m’a permis de vivre de très belles années et relations avec les frères jésuites de la rédaction et du monde entier – plus de 200 – qui se sont engagés personnellement pour faire de La Civiltà Cattolica une revue vraiment spéciale. Je suis très reconnaissant envers tous. Je le suis de même envers les collaborateurs laïcs qui ont vécu la revue comme le lieu où investir leurs meilleurs talents, contribuant de manière substantielle avec un grand professionnalisme à sa mission.

On m’a accordé beaucoup de confiance. Au Collège des écrivains, nous avons partagé des surprises, des joies, des incertitudes et des tensions. Je remercie sincèrement tous ceux qui en ont été membres durant ces années de direction. Cela n’a pas toujours été facile. Et tout cela peut nous rassurer sur le fait que La Civiltà Cattolica est une revue vivante, comme elle l’était à sa naissance en 1850. Elle – la plus ancienne de la culture italienne encore active – est « proportionnellement plus jeune à son âge », comme l’a dit saint Jean XXIII au réalisateur de l’époque, le P. Roberto Tucci, le 9 février 1963.

J’ai commencé à écrire pour la revue en 1993 – il y a 30 ans – avec saint Jean-Paul II ; j’ai été nommé directeur avec Benoît XVI en 2011 ; j’ai vécu ma direction avec François[2]. La Civiltà Cattolica a traversé cette période telle qu’elle a toujours été : avec fidélité au Saint-Siège, au Pape et au monde d’aujourd’hui dans ses moments les plus intenses et les plus significatifs. L’Église ? Aujourd’hui, « elle doit protester, appeler et crier[3] », a dit François. La revue a protesté, appelé, crié. Elle l’a fait avec diplomatie, mais aussi avec parrhésia. Comment il a été possible de réunir ces deux choses est un mystère dont seuls les lecteurs peuvent juger du résultat.

Notre revue est journalistique, non académique. Elle livre une « opinion », et on peut donc en discuter. La pire chose qui puisse arriver à une publication de ce genre est de ne pas susciter de discussion, de laisser les gens indifférents. Aujourd’hui, je vous remercie tous : aussi bien à ceux qui ont été d’accord avec les pensées exprimées dans nos pages qu’à ceux qui les ont critiquées de manière sérieuse et intelligente, élargissant ainsi le cercle concentrique de réflexion sur nos sujets.

J’ai certes essayé d’être fidèle à ce que j’avais promis à mes lecteurs le 1er octobre 2011 dans mon premier éditorial : « Dans la mesure du possible, nous ne souhaitons pas commenter seulement des réflexions déjà formulées, mais aussi essayer d’anticiper les tendances et d’en prédire l’impact, en visant à retenir l’attention des lecteurs[4] ». Puis, nous avons essayé, du mieux que nous pouvions, non pas tant de prédire l’avenir à partir d’aujourd’hui, mais de voir aujourd’hui à partir du futur possible avec une pensée ouverte, avec inquiétude et avec imagination, comme François nous l’a demandé[5].

 

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Au cours de ces dix dernières années, nous avons vécu le pontificat du pape jésuite. La Civiltà Cattolica a renouvelé sa mission. Je tiens tout particulièrement à remercier le P. Adolfo Nicolás, Supérieur Général de la Compagnie de Jésus de 2008 à 2016, qui a interprété prophétiquement la valeur de notre revue et a toujours suivi ses événements, sans jamais manquer de lui donner son soutien efficace[6].

La Civiltà Cattolica est devenue la revue internationale de la Compagnie de Jésus. Elle a commencé à recueillir des contributions – toutes de la part des jésuites, comme le veut une tradition ininterrompue – du monde entier ; elle a également créé une équipe éditoriale externe de « correspondants ». Au fil du temps, outre l’italienne, elle a créé 10 autres éditions en autant de langues : anglais, français, espagnol, coréen, chinois, russe, japonais, portugais, ainsi que le lancement d’un supplément en hongrois. J’éprouve une gratitude particulière envers les rédacteurs et responsables de ces éditions pour la passion et le savoir-faire dont ils ont fait preuve[7].

L’édition chinoise, en particulier, mérite d’être signalée. Nous avons consacré beaucoup d’énergie à la culture de la Chine, à son rôle dans le monde et à la vie de l’Église : des articles, cinq livres (dont un en chinois sur l’enseignement de François), deux réunions publiques à Pékin au Chinese Academy des sciences sociales et du Centre de Pékin en juin 2018, ainsi qu’une série d’initiatives promues par le China Forum, fruit de la collaboration de la revue avec l’Université de Georgetown. L’ouverture d’un bureau de l’Université américaine à notre siège – suite à mon entrée dans son conseil d’administration – a généré une synergie stimulante et profonde qui promet encore de bons fruits à l’avenir.

Cette ouverture internationale de la revue a été réalisée sans que sa racine italienne, fondamentale et constitutive, ne soit perdue. Or, c’est le président de la République italienne, Sergio Mattarella, qui a souligné dans un de ses messages que « le fait que les éditions dans d’autres langues de la revue se multiplient également constitue un signal important, car cela offre toujours plus l’idée qu’il ne s’agit pas seulement de transmettre des idées mais aussi réfléchir ensemble, avec les différentes civilisations et cultures, sur le devenir du monde[8] ».

La revue a discuté de son contenu sur toutes les principales plateformes de réseaux sociaux qui se sont développées au cours de la dernière décennie. Elle s’est exposée sans regarder depuis le balcon – un balconear, dirait le pape François – et en descendant dans la rue, croisant souvent sur son parcours ceux d’autres journaux ou associations journalistiques. Elle a lutté contre l’asphyxie et la petitesse de la pensée. Elle n’a pas hésité à prendre position, surtout lorsque le risque était l’hypocrisie ou le « cerclebottisme ». Ces dernières années, elle s’est voulue une revue – comme on dit – « militante », fidèle au premier éditorial de 1850.

Toutes les décisions fondamentales de la vie de la revue ont été prises au cours d’un débat animé, parfois houleux, au sein du Collège des écrivains, qui est la véritable « direction » de la revue. Après tout, il s’agit de La Civiltà Cattolica : un bimensuel écrit par des jésuites et dirigé par un Collège qui partage la pensée et la vie quotidienne, comme l’indiquent les statuts pontificaux que personne d’autre que le Pape lui-même ne peut modifier[9].

Certains la considèrent comme un modèle de revue désuète. C’est peut-être le cas. Mais si La Civiltà Cattolica voulait devenir une revue « normale », elle ne serait plus elle-même. Elle est anormale, atypique. Peut-être plus poliment, mais certainement très clairement et de manière incisive, François l’a défini comme « unique en son genre[10] ». C’est pourquoi nous pouvons dire qu’elle a beaucoup changé ces dernières années, mais justement pour rester fidèle à l’esprit de ses origines. « Utopies, projets audacieux et châteaux en l’air » : c’est ainsi qu’écrivait en novembre 1849 le jésuite Carlo Maria Curci, fondateur de La Civiltà Cattolica, en rapportant les jugements de certains critiques de son projet éditorial. Nous sommes restés fidèles à ces utopies, à ces projets.

C’est pourquoi cette revue est pensée et exprimée en tant de formes et de langues. Et elle aspire à être comme une « amie ». Ainsi, en effet, nos prédécesseurs disaient en 1850 : « Entre l’écrivain et le lecteur, il existe une communication de pensées et de sentiments qui tient beaucoup de l’amitié, allant souvent jusqu’à être une intimité presque secrète : surtout lorsque la loyauté d’un côté et la confiance de l’autre viennent la réaffirmer[11] ». L’idée du journalisme comme amitié entre l’écrivain et le lecteur est singulière et prophétique, n’est-ce pas ?

 

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Et c’est une revue catholique. L’harmonie avec le Saint-Siège fait partie de son identité spécifique, de son code génétique. Sa relation avec le Pape, fondamentale dès le début, s’est confirmée ces dernières années et a également pris de nouvelles formes. En particulier celui de la participation du Directeur aux voyages apostoliques du Saint-Père en tant que membre de la délégation officielle. De même que sa participation en tant que membre de nomination pontificale aux Assemblées du Synode des Évêques. Ces expériences – entre autres – ont permis à notre revue d’offrir une perspective unique de lecture du pontificat. Or, le résultat de ces occasions est aussi la publication des conversations privées du Pape avec les communautés jésuites au cours de ses voyages : un véritable premier moment de résonance de l’expérience itinérante du Pape, mais aussi de dialogue ouvert et spontané sur des sujets pertinents pour l’Église, ainsi que sur son expérience comme jésuite.

Nous nous souvenons également que le Pape nous a consacré deux audiences, deux chirographes et un message. Ce qui frappe dans ces interventions, c’est la volonté d’approfondir la « conception constitutionnelle » de la revue, en constante confirmation de l’intuition originelle[12].

Un remerciement spécial va à toutes les personnes qui travaillent à la Secrétairerie d’État qui m’ont permis, avec leur compétence et leur patience, de faire en sorte que La Civiltà Cattolica puisse proposer une pensée en harmonie avec le Saint-Siège. Je suis conscient que ce fut une tâche difficile ; d’où ma gratitude.

Mais notre revue est également « catholique » en raison de sa volonté (et, je l’espère, de sa capacité) d’être universel. Depuis l’éditorial du premier numéro en 1850, notre revue a interprété ainsi sa propre « catholicité » : « Une civilisation catholique ne serait pas catholique, c’est-à-dire universelle, si elle ne pouvait traiter de quelque façon des affaires publiques[13] ».

Attention : il ne s’agit pas de globalité, mais d’universalité, celle qui est authentiquement et proprement « romaine ». Rome est devenue une antenne d’écoute et de relance. Un auteur israélien a été relancé en espagnol, de même qu’un auteur allemand en chinois ou un coréen en français. Cette universalité a dû assumer et élaborer, entre autres, le grand défi de la pandémie et la tragédie de la guerre d’invasion de l’Ukraine qui a bouleversé l’ordre mondial.

 

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Le numérique est un environnement qui facilite la communication des idées. Cela augmente les conflits, c’est vrai, mais cela aide à partager. Nous avons souhaité expérimenter cette opportunité, à la fois par la création d’une application dédiée et par un renouvellement radical de notre site – à deux reprises – qui met aujourd’hui à disposition non seulement des textes, mais aussi des productions audios (podcasts) et des vidéos, proposant des contenus inédits et des articles approfondis supplémentaires. La Civiltà Cattolica est aujourd’hui écoutée et regardée. On fait plus que lire.

Ces dernières années, en plus d’avoir entièrement renouvelé le graphisme, nous avons créé de nouvelles rubriques. Les longs morceaux ont été rejoints par des réflexions plus courtes et plus actuelles. Le genre « interview » a été ajouté. Le premier a été celui du pape François, publié six mois après son élection. Puis, il y eut ceux avec le patriarche Bartolomeo, avec le président Sergio Mattarella, avec Martin Scorsese : je ne citerai que trois noms exemplaires.

En 2020 la revue a récupéré sa section de créativité, la « partie souple », qui m’est particulièrement chère ; elle faisait partie intégrante de son inspiration originelle, puis s’était ensuite perdue au fil du temps. Dans son article programmatique, publié dans le premier numéro, le premier directeur de la revue, le P. Curci, a écrit qu’une partie de la « substance » de La Civiltà Cattolica serait « une partie que l’on pourrait qualifier de souple, dans la mesure où l’on s’y efforcera de réitérer sous forme non scientifique et un peu plus élégante les même vérités exposées et raisonnées[14] » dans le des articles.

Nous avons vu dans ces mots une tâche qui nous incombait, mais aussi un défi. Les outils de la logique et du raisonnement ne suffisent pas : la parole poétique et le langage de l’art ne sont pas des « ornements », mais ils ont à voir avec le fond, avec la vérité. C’est dans cette même ligne qu’est aussi née, pendant la pandémie, la section « Vivre dans la possibilité », qui était à l’origine un bulletin d’information, et a ensuite gagné son propre espace dans la revue pour parler de notre présent avec de courtes réflexions qui partent de livres, de musique, de films, de l’art et du divertissement.

Nous avons également créé une série de volumes – le vingt-cinquième est en préparation – intitulée « Accènti », qui rassemblent thématiquement des articles du passé afin que les réflexions de cette époque redeviennent utiles pour comprendre le présent[15].

 

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Je conclus ici ma synthèse de la navigation au long de ces 12 années de direction, durant lesquelles environ 2 400 articles ont été publiés. Pendant ce temps, la revue a fêté son 4 000e numéro et son 170e anniversaire : des événements marquants et rares pour un périodique.

Chers lecteurs, en vous saluant avec gratitude, je suis conscient que le travail accompli est aussi une responsabilité pour l’avenir qui demandera discernement et sagesse. La Civiltà Cattolica est une expérience – pas une simple revue, comme je l’ai dit au début – que d’autres ont commencé avant nous et que nous espérons que d’autres continueront à rendre toujours plus vivante. Le voyage continue.

 

 

[1] Lettre du pape François pour la reprise de la publication de l’édition espagnole de « La Civiltà Cattolica », 20 mai 2021.

[2] Durant ces dernières années, j’ai eu l’occasion d’éditer, avec différents éditeurs, les écrits du Souverain Pontife depuis son engagement comme Provincial des Jésuites argentins jusqu’aux textes de ses homélies à Sainte-Marthe. La revue a aussi publié en cinq gros volumes, sous la direction du P. José Luis Narvaja sj, tous les écrits du P. Miguel Ángel Fiorito sj, qui fut le père spirituel de François : cf. www.laciviltacattolica.it/categoria-prodotto/escritos-fiorito

[3] « Audience avec les participants à la Conférence promue par “La Civiltà Cattolica” avec l’Université de Georgetown », 27 mai 2023.

[4] « Nuovo direttore alla “Civiltà Cattolica” », Civ. Cat. 2011 IV 7 : cf. www.laciviltacattolica.it/articolo/nuovo-direttore-alla-civilta-cattolica.

[5] Cf. « Discours du Saint-Père François à la Communauté de “La Civiltà Cattolica” », Salle du Consistoire, jeudi 9 février 2017.

[6] Un seul exemple : j’étais à Lampedusa, début 2014, pour une rencontre sur l’urgence migratoire, quand je reçus un appel téléphonique de sa part m’annonçant que le P. Diego Fares, un jésuite argentin qui connaissait bien le Pape et sa pensée, serait envoyé dans quelques mois à la revue. En attendant qu’il se libère de ses engagements, il avait cependant décidé d’envoyer le P. Juan Carlos Scannone, âgé de plus de quatre-vingts ans et célèbre penseur de la « théologie du peuple », qui s’était rendu disponible. La présence du P. Fares, décédé prématurément en juillet 2022, au sein du Collège des Écrivains a été fondamentale pour notre travail.

[7] La liste des éditions et des éditeurs figure toujours à la dernière page de la revue.

[8] « Salutation du président de la République Sergio Mattarella pour le 170ème anniversaire de La Civiltà Cattolica », 9 juillet 2020.

[9] Dans la bulle fondatrice Gravissimum supremi, Pie IX écrit qu’il réserve « uniquement à Nous et à Nos successeurs la faculté d’introduire des changements concernant le même Collège des Écrivains de la Compagnie de Jésus, et l’interdit absolument à tous les autres, quels que soient leur dignité, leur autorité et leur rang ». Par conséquent, « si quelque chose est tenté autrement par quelqu’un ayant une autorité quelconque, sciemment ou non, Nous délibérons et déclarons que cela est et sera invalide et nul », même s’il s’agissait de « règles de notre chancellerie apostolique et de la Compagnie de Jésus ».

[10] Chirographe du pape François pour la couverture du numéro 4 000, 11 février 2017.

[11] « Il secondo volume de La Civiltà Cattolica », Civ. Catt. 1850 II 5.

[12] Ces textes ont été rassemblés dans le volume « In mare aperto ». Papa Francesco e La Civiltà Cattolica, Roma, La Civiltà Cattolica, 2023, qui peut également être téléchargé gratuitement sur notre site web : www.laciviltacattolica.it/prodotto/in-mare-aperto-papa-francesco-e-la-civilta-cattolica.

[13] « Il giornalismo moderno ed il nostro programma », Civ. Catt. 1850 I 18.

[14] Ibid., 17.

[15] Le sujet de chaque volume est un mot, qui est aussi son titre : Corée, Jérusalem, Abus, Jeunesse, Chine, Apocalypse, Migrants, Europe, Russie, Japon, Fraternité, Covid-19, IA, Saints, Univers, Pères, Afghanistan, Dostoïevski, Humour, Pasolini, Ukraine, Luc, Manzoni, Voyage. Tous ces volumes peuvent être consultés sur notre site : www.laciviltacattolica.it/categoria-prodotto/accenti.