LES ÉMOTIONS ET LES AFFECTIONS DE JÉSUS-Une analyse des évangiles synoptiques
Last Updated Date : 5 février 2021
Published Date:7 décembre 2020

Dans le roman d’Umberto Eco Le nom de la rose, le moine aveugle Jorge de Burgos, citant Jean Chrysostome, soutient que « le Christ n’a jamais ri ». Cette déclaration péremptoire semble non seulement exclure catégoriquement que Jésus de Nazareth puisse rire, mais met aussi en question son humanité, qui implique la capacité de participer à la totalité de l’expérience humaine, y compris la possibilité de vivre toute la gamme des affections et des émotions. Au contraire, comme le rappelle la Constitution pastorale Gaudium et spes (GS), « le Fils de Dieu […] a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché » (GS 22).

En fait, les Évangiles nous présentent un portrait très humain de Jésus, capable de se réjouir et de pleurer, d’être ému et en colère, de s’indigner et d’aimer, de s’étonner et de ressentir de l’angoisse. Il se définit comme « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), mais il brûle aussi de zèle lorsqu’il chasse les vendeurs hors du temple avec véhémence.

Dans cet article, nous essaierons donc d’ouvrir une fenêtre sur l’intériorité de Jésus telle qu’elle nous a été transmise par les Évangiles synoptiques[1]. La description la plus vivante et la plus nuancée des émotions et des affections de Jésus se trouve dans l’Évangile de Marc, tandis que Matthieu et Luc sont plus sobres, mais non moins significatifs, dans ce qu’ils disent de l’intériorité du Fils de Dieu[2].

En psychologie, le terme « émotion » désigne un processus rapide, une réplique intense à un stimulus ou à une situation, tandis que les « affections » désignent un complexe de sentiments et de passions plus prolongés et constants dans le temps, qui en certains cas, deviennent de véritables traits stables, qui définissent la personnalité de manière déterminée et particulière[3]. Nous verrons qu’à certains moments, l’affectivité de Jésus jaillit comme une réaction à une situation spécifique qui l’interpelle, tandis qu’à d’autres elle se caractérise comme un trait plus constant de son humanité.

 

La compassion de Jésus

Un verbe qui revient avec une certaine fréquence dans l’Évangile de Marc et dont Jésus est sujet est splagchnizomai, qui se traduit par « avoir compassion », « s’émouvoir de compassion ». L’image véhiculée par ce verbe est très forte : en fait, il indique le mouvement des entrailles qui sont secouées par quelque chose ou quelqu’un. Dans le monde sémitique, les entrailles de l’être humain, les intestins et l’utérus, sont considérées comme le siège des sentiments les plus profonds comme la compassion et la miséricorde[4].

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[1] L’Évangile de Jean mérite une discussion séparée, en raison de ses particularités qui le différencient des synoptiques.

[2] À ce sujet, voir les contribuσπάtions suivantes : G. Barbaglio, Emozioni e sentimenti di Gesù, Bologne, EDB, 2009 ; S. Voorwinve, Jesus’ Emotions in the Gospels, London – New York, Bloomsbury, 2011.

[3] Cf. P. Bonaiuto – V. Biasi, « Emozione », dans : Enciclopedia filosofica, Milan, Bompiani, 2006, vol. IV, 3331.

[4] Cf. H. Kòster, « σπλάγχνον, σπλαγχνίζομαι, εὔσπλαγχνος, πολύσπλαγχνος, ἄσπλαγχνος », dans : Grande Lessico del Nuovo Testamento, Brescia, Paideia, 1979, vol. XII, 903-934.

[5] Une variante de ce texte dans certains manuscrits dit « pris de colère » au lieu de « eut compassion ». Bien qu’il s’agisse de la lectio difficilior, il faut noter que la référence à la colère pourrait être une insertion visant à mieux harmoniser le texte, donnant une cohérence au ton affectif de Jésus, qui plus tard se montrera sévère envers le lépreux (cf. Mc 1,43). Cf. G. Perego, Vangelo secondo Marco. Introduzione, traduzione e commento, Cinisello Balsamo (Mi), San Paolo, 2011, 67.

[6] Cf. ibid.

[7] Cf. ibid., 68.

[8] Le verbe « avoir compassion » se trouve également dans certaines paraboles : « Le maître eut compassion de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette » (Mt 18,27) ; « Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et eut compassion de lui » (Lc 10,33) ; « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et eut compassion de lui ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15,20).

[9] H. Kòster, art. cit., 922.

[10] Dans les autres évangiles synoptiques, Jésus est plein d’admiration aussi pour un fait positif comme la foi du centurion : « L’entendant, Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : « Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi !” » (Mt 8,10 et Lc 7,9).

[11] À cet égard, voir la contribution du psychanalyste lacanien M. Recalcati, La notte del Getsemani, Turin, Einaudi, 2019.

[12] Seul Marc utilise ce verbe qui indique une peur forte et intense (cf. Mc 9,15 ; 14,33 ; 16,5 ; 16,6), tandis que Matthew utilise le verbe « s’attrister, éprouver de la triste » (Mt 26,37).

[13] Cf. G. Perego, op. cit., 294.

[14] G. Ravasi, Piccolo dizionario dei sentimenti : Amore, nostalgia e altre emozioni, Milan, il Saggiatore, 2019.

[15] Dans l’Évangile de Jean, Jésus fond en larmes à cause de la mort de son ami Lazare (cf. Jn 11,35).

[16] S. Voorwinve, op. cit., 132.