LES CHRÉTIENS DANS LES EMPIRES CALIFAUX
Last Updated Date : 16 mars 2021
Published Date:15 mars 2021

Pour comprendre la situation actuelle des communautés chrétiennes dans les régions du Moyen-Orient, il est certainement nécessaire d’étudier, en parcourant des siècles d’histoire, les façons dont l’islam a organisé institutionnellement les relations entre les différentes confessions religieuses – en particulier avec le christianisme – présentes dans son vaste Empire. C’est un problème auquel l’Islam a dû faire face très tôt, car le prophète Mahomet, en organisant la communauté musulmane naissante, a aussi dû légiférer sur les relations à avoir avec les juifs et les chrétiens qui avaient vécu pendant des siècles dans la péninsule arabique, donc avant même le début de la « grande conquête » qui a changé à jamais le visage de la rive sud de la Méditerranée et des régions de l’ancien croissant fertile.

 

Les chrétiens orientaux avant la Conquête musulmane

Tout d’abord, il faut éviter de faire une lecture trop irénique et linéaire de l’histoire du christianisme antique dans les régions du Moyen-Orient et du Maghreb et en considérant, comme on le fait souvent, l’islam des origines – fortement motivé, sur le plan religieux et politique, à se développer en dehors de la péninsule arabique – comme une force destructrice et toujours oppressive à l’égard du christianisme et des chrétiens. En fait, le christianisme oriental s’était depuis longtemps divisé en différentes confessions, sur la base de disputes théologiques à forte signification politique. Ce fait a certainement favorisé la conquête musulmane de ces territoires à partir du 7ème siècle ; les divisions entre chrétiens se sont alors largement poursuivies dans ces régions même après la domination islamique.

De nos jours aussi ces divisions internes au christianisme dans les régions où il est fortement minoritaire « rendent souvent difficile une défense cohérente de l’identité et des intérêts de la minorité chrétienne face à la majorité religieuse ou à l’État[1] », qui se définit souvent comme « islamique ». Le cas le plus frappant est celui des Lieux saints, où les rivalités et les divisions entre les Confessions et les Églises chrétiennes sont tristement visibles, malgré le chemin œcuménique qu’elles ont commencé ensemble ces dernières décennies.

En tout cas, cet aspect historique mérite d’être exploré. Nous rappelons que, depuis le 3ème siècle jusqu’au 7ème siècle, lorsqu’eut lieu la conquête musulmane, le christianisme en Orient s’étendait sur un immense territoire, entre l’Égypte et la Mésopotamie (en passant par la Palestine, la Syrie, l’Asie occidentale et même certaines régions de la péninsule arabique). Elle était gouvernée par trois patriarcats importants – celui d’Alexandrie, celui d’Antioche et celui de Constantinople – qui se reconnaissaient en communion avec Rome.

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[1] J.-M. di Falco – T. Radcliffe – A. Riccardi (éds), Il libro nero della condizione dei cristiani nel mondo, Milan, Mondadori, 2014, 117.

[2] Cf. J. Maïda, « Gli arabi cristiani : dalla questione d’Oriente alla recente geopolitica », dans : A. Pacini (éd.), Comunità cristiane nell’islam arabo. La sfida del futuro, Turin, Edizioni Giovanni Agnelli, 1996, 35.

[3] A. Noth, « L’Islam delle origini », dans : U. Haarmann (éd.), Storia del mondo arabo, Turin, Einaudi, 2010, 63.

[4] J. Maïda, art. cit., 36.

[5] Ibid.

[6] Cf. B. Lewis, La costruzione del Medio Oriente, Rome – Bari, Laterza, 2003, 19.

[7] Cf. A. Fattal, Le statut légal des non-musulmans en pays d’Islam, Beirut, Imprimérie Catholique, 1958, 174 s.

[8] Cf. S. K. Samir, « Le comunità cristiane, soggetti attivi della società araba nel corso della storia », dans : A. Pacini (éd.), op. cit., 77 s.

[9] J.-M. di Falco – T. Radcliffe – A. Riccardi (éds), op. cit., 122.

[10] Cité dans A. Noth, art. cit., 64.

[11] Cf. R. Guolo, Il partito di Dio. L’ Islam radicale contro l’Occidente, Milan, Guerini e Associati, 2004, 77 s.

[12] A. Pacini, « Introduzione », dans : Id. (éd.), op. cit., 5. Par exemple, saint Jean Damascène (7e-8e s.) « a reçu des fonctions de confiance de la cour [du calife] » (Patrologia, V, Rome, Istituto Patristico Augustinianum, 2000, 233).

[13] Cf. ibid.

[14] À partir du 10ème siècle, l’influence arabe dans le monde chrétien est devenue plus visible. La langue des conquérants était utilisée par les chrétiens dans la vie quotidienne et aussi dans la liturgie des différentes églises.

[15] S. K. Samir, art. cit., 83.

[16] Ibid., 84.

[17] Cf. A. Pacini, « Introduzione », dans : Id. (éd.), op. cit., 6. Il faut également rappeler que le christianisme a, en général, mieux résisté dans les campagnes – rarement touchées par l’administration impériale – que dans les villes. Ces derniers temps, l’exode rural, en particulier dans la région syro-palestinienne, a entraîné la disparition presque totale de l’ancien christianisme rural et de sa culture. Cela a modifié la composition des communautés chrétiennes orientales qui, à partir du 19ème siècle, se sont urbanisées.

[18] Les musulmans chiites n’avaient pas de millet. Ils étaient, en effet, considérés comme des hérétiques

[19] Parmi eux se trouvaient divers peuples qui confessaient la foi chrétienne de Chalcédoine, à savoir les Grecs, les Bulgares, les Moldaves, les Serbes, les Albanais, les Croates, les Syro-Libanais et d’autres encore.

[20] Le millet non chalcédonien comprenait les arméniens grégoriens, les assyriens, les coptes et les éthiopiens.

[21] Cf. S. Trinchese (éd.), Le cinque dita del sultano. Turchi, armeni, arabi, greci ed ebrei nel continente mediterraneo del ’900, L’Aquila, Textus, 2005, 13.

[22] Cf. L. Missir di Lusignano, Églises et État en Turquie et au Proche Orient, Bruxelles, Missir, 1973, 35 ; Id., Familles latines de l’Empire Ottoman, Istanbul, Isis, 2004, 14.

[23] Cf. K. H. Karpat, The Politicization of Islam. Reconstructing Identity, State, Faith, and Community in the Late Ottoman State, Oxford, Oxford University Press, 2001, 5.

[24] L. Missir di Lusignano, op. cit., 38.

[25] Cf. S. K. Samir, art. cit., 77-81.

[26] Cf. G. Sale, Stati islamici e minoranze cristiane, Milan, Jaca Book, 2008, 193 s. ; A. Riccardi, Mediterraneo. Cristianesimo e Islam tra coabitazione e conflitto, Milan, Guerini e Associati, 1993, 18 s. ; G. Del Zanna, I cristiani e il Medio Oriente (1798-1924), Bologne, il Mulino, 2011, 25 s.

[27] Cf. B. Heyberger, op. cit., 126. En Iran, outre les chrétiens arméniens et chaldéens, les juifs et les zoroastriens sont également reconnus et, donc, soumis au régime de la dhimma. Ces communautés religieuses ont aussi droit à un quota de sièges réservés au Parlement. Cf. B. De Poli, « Islam e secolarizzazione », dans : Le religioni e il mondo moderno. Islam, III, Turin, Einaudi, 2009, 236.