L’ÉGLISE À LA FRONTIÈRE-Entretien avec Mgr Mario Grech, le nouveau Secrétaire du Synode des évêques
Last Updated Date : 23 novembre 2020
Published Date:12 novembre 2020

Mgr Mario Grech est le nouveau secrétaire général du Synode des évêques. Né à Malte en 1957, il a été nommé évêque de Gozo en 2005 par Benoît XVI. De 2013 à 2016, il a été président de la Conférence épiscopale de Malte. Le 2 octobre 2019, le pape François l’avait déjà nommé pro-secrétaire général du Synode des évêques, et pour cette raison il a participé au Synode pour l’Amazonie. L’expérience pastorale de Mgr Grech est vaste. Son affabilité et sa capacité à écouter les questions nous ont amenés à avoir une conversation libre.

Partant de la condition de l’Église au temps de la pandémie – une ecclésiologie en état de confinement – et les défis connexes importants aujourd’hui, nous sommes naturellement passés à des réflexions sur les sacrements, l’évangélisation, le sens de la fraternité humaine et, donc, de synodalité, que Mgr Grech y voit lié. Une partie de l’entretien est dédiée, en particulier, à la famille qui est la « petite église domestique » : c’est aussi la raison pour laquelle la conversation a été réalisée ensemble par un prêtre et un laïc marié et père de famille.

*

Mgr Grech, le temps de la pandémie que nous traversons encore a forcé le monde à s’arrêter. Les maisons sont devenues des lieux de refuge contre l’infection et les rues se sont vidées. L’Église a participé à ce climat de suspension. La célébration publique de la liturgie n’était pas possible. Quelles étaient vos réflexions en tant qu’évêque et pasteur ?

Si nous prenons la situation comme une opportunité, elle peut devenir un moment de renouveau. La pandémie a mis en lumière une certaine ignorance religieuse, une pauvreté spirituelle. Quelques-uns ont insisté sur la liberté de culte, mais ils ont peu parlé de la liberté dans le culte. Nous avons oublié la richesse et la variété des expériences qui nous aident à contempler le visage du Christ. Quelqu’un a même dit que la vie de l’Église était interrompue ! Et c’est vraiment incroyable. Dans la situation qui a empêché la célébration des sacrements, nous n’avons pas compris qu’il y avait d’autres manières de faire l’expérience de Dieu.

Dans l’Évangile selon Jean, Jésus dit à la Samaritaine : « L’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. […] l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père » (Jn 4, 21-23). La fidélité du disciple envers Jésus ne peut être compromise par le manque temporaire de la liturgie et des sacrements. Le fait que de nombreux prêtres et laïcs soient entrés en crise parce que nous nous sommes soudainement trouvés dans la situation de ne pas pouvoir célébrer l’Eucharistie coram populo est en soi très significatif.

Un certain cléricalisme est apparu pendant la pandémie, y compris via les réseaux sociaux. Nous avons été témoins d’un degré d’exhibitionnisme et de piétisme qui sent plus la magie qu’une expression de foi mûre.

 

Alors, quel est le défi pour aujourd’hui ?

Lorsque le temple de Jérusalem, où Jésus priait, a été détruit, les Juifs et les Gentils, n’ayant pas de temple, se sont rassemblés autour de la table familiale et ont offert des sacrifices avec leurs lèvres et la prière de louange. Quand ils ne pouvaient plus suivre la tradition, tant les juifs que les chrétiens ont pris en main la Loi et les prophètes et les ont réinterprétés d’une nouvelle manière[1]. C’est le défi pour aujourd’hui aussi.

Quand Yves Congar écrit sur la réforme dont l’Église a besoin, il affirme que la mise à jour conciliaire doit conduire à l’invention d’une manière d’être, de parler et de s’engager qui réponde au besoin d’un service évangélique total au monde. Au lieu de cela, beaucoup d’initiatives pastorales de cette période étaient centrées sur la seule figure du prêtre. L’Église, en ce sens, paraît trop cléricale et le ministère est contrôlé par les clercs. Même les laïcs se laissent souvent conditionner par un modèle de cléricalisme fort.

L’expérience que nous avons vécue nous oblige à ouvrir les yeux sur la réalité que nous vivons dans nos églises. Il faut réfléchir pour s’interroger sur la richesse des ministères laïcs dans l’Église, pour comprendre si et comment ils se sont exprimés. Que vaut la profession de foi si ensuite cette foi même ne devient pas un levain qui transforme la pâte de la vie ?

 

Quels sont pour vous les aspects de la vie de l’Église qui sont émergés de l’ombre à cette époque ?

Nous avons découvert une nouvelle ecclésiologie, peut-être même une nouvelle théologie, et un nouveau ministère. Cela indique, donc, qu’il est temps de faire les choix nécessaires pour s’appuyer sur ce nouveau modèle de ministère. Ce sera un suicide si, après la pandémie, nous revenons aux mêmes modèles pastoraux que nous avons pratiqués jusqu’à présent. Nous dépensons d’énormes énergies à essayer de « convertir » notre société laïque, alors qu’il est plus important de « nous convertir » pour effectuer la « conversion pastorale » dont le pape François parle souvent.

Je trouve curieux que beaucoup se soient plaints de ne pas pouvoir recevoir la communion et célébrer les funérailles à l’église, mais que peu se soient préoccupés de savoir comment se réconcilier avec Dieu et son prochain, comment écouter et célébrer la Parole de Dieu et comment faire l’expérience du service.

En ce qui concerne la Parole, nous devons donc espérer que cette crise, dont les effets nous accompagneront encore longtemps, sera pour nous, en tant qu’Église, un moment opportun pour ramener l’Évangile au centre de notre vie et de notre ministère. Beaucoup sont encore des « analphabètes de l’Évangile ».

 

À cet égard, vous avez d’abord évoqué la question de la pauvreté spirituelle. De quelle nature est-elle et quelles en sont, à votre avis, les causes les plus évidentes ?

Il est indéniable que l’Eucharistie est la source et le sommet de la vie chrétienne ou, comme d’autres préfèrent le dire, le sommet et la source de la vie même de l’Église et des fidèles[2] ; et il est également vrai que « la célébration liturgique […] est l’action sacrée par excellence dont nulle autre action de l’Église ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré[3] » ; cependant, l’Eucharistie n’est pas la seule possibilité pour le chrétien d’expérimenter le mystère et de rencontrer le Seigneur Jésus. L’observation faite par Paul VI quand il écrit que dans l’Eucharistie « la présence du Christ est “réelle” non par exclusion, comme si les autres n’étaient pas “réelles”[4] ».

C’est pourquoi il faut s’inquiéter quand, hors du contexte eucharistique ou cultuel, on se sent perdu parce que l’on ne connaît pas d’autres façons de s’engager dans le mystère. Cela indique non seulement qu’il existe un certain analphabétisme spirituel, mais c’est la preuve de l’insuffisance de la pratique pastorale actuelle. Très probablement, dans un passé récent, notre activité pastorale a cherché à initier aux sacrements et non à initier – par les sacrements – à la vie chrétienne.

 

La pauvreté spirituelle et l’absence d’une vraie rencontre avec l’Évangile ont de nombreuses implications…

Bien sûr. De plus, on ne peut pas vraiment rencontrer Jésus sans s’imprégner de sa Parole. Au sujet du service, je me suis dit : mais ces médecins et infirmiers qui ont risqué leur vie pour rester près des malades n’ont-ils pas transformé les salles de l’hôpital en d’autres « cathédrales » ? Le service rendu aux autres dans leur travail quotidien, exaspéré par les besoins de l’urgence sanitaire, était aussi pour les chrétiens la manière physiologique d’exprimer leur foi, d’une Église présente dans le monde d’aujourd’hui, et non plus d’une « Église de sacristie », retirée de la rue ou content de projeter la sacristie sur la rue.

 

Alors, ce service peut-il être un moyen d’évangélisation ?

La fraction du pain eucharistique et de la Parole ne peut avoir lieu sans rompre le pain avec ceux qui n’en ont pas. C’est cela, la diaconie. Les pauvres sont théologiquement le visage du Christ. Sans les pauvres, le contact avec la réalité est perdu. Ainsi, tout comme l’oratoire de la paroisse est nécessaire, la présence de la soupe populaire, au sens large du mot, est importante. La diaconie ou le service de l’évangélisation sociale est une dimension constitutive de l’être Église, de sa mission.

Comme l’Église est missionnaire par nature, ainsi de cette nature missionnaire découle l’amour du prochain, la compassion qui est capable de comprendre, d’aider et de promouvoir. La meilleure façon d’expérimenter l’amour chrétien est le ministère du service. Beaucoup de gens sont attirés par l’Église non pas parce qu’ils ont suivi des cours de catéchisme, mais parce qu’ils ont participé à une expérience significative de service. Et cette voie d’évangélisation est fondamentale dans l’époque actuelle du changement, comme le Saint-Père l’a observé dans son discours à la Curie en 2019 : « Nous ne sommes plus dans un régime de christianisme ».

En effet, la foi ne constitue plus une présupposition évidente de la vie commune. Le manque de foi, ou mieux encore la mort de Dieu, est une autre forme de pandémie qui tue des gens. Je me souviens de la déclaration paradoxale de Dostoïevski dans sa Lettre à Fonvizina : « Si quelqu’un me démontrait que le Christ est en dehors de la vérité et qu’il s’avérerait en fait que la vérité est en dehors du Christ, je préférerais rester avec le Christ plutôt qu’avec la vérité ». Le service rend manifeste la vérité même du Christ.

 

La fraction du pain même à la maison, lors du confinement, a finalement éclairé la vie eucharistique et ecclésiale qui est vécue physiologiquement dans la vie quotidienne de nombreuses familles. Peut-on dire que la maison est redevenue Église, y compris au sens liturgique ?

Cela m’a paru très clair. Et qui, pendant cette période où la famille n’a pas eu la possibilité de participer à l’Eucharistie, n’a pas saisi l’occasion d’aider les familles à développer leur propre potentiel, a raté une occasion en or. En revanche, il y a eu nombre de familles qui, en cette période de restrictions, se sont révélées, de leur propre initiative, « créatives dans l’amour » par la façon dont les parents accompagnaient les plus petits aux formes de scolarisation à domicile, l’aide offerte aux personnes âgées et contre la solitude dans la création d’espaces de prière jusqu’à la disponibilité envers les plus pauvres. Que la grâce du Seigneur multiplie ces beaux exemples et nous fasse redécouvrir la beauté de la vocation et les charismes cachés dans toutes les familles.

 

Vous avez évoqué une « nouvelle ecclésiologie » qui émerge de l’expérience forcée du confinement. Que suggère cette redécouverte du foyer familial ?

C’est là que réside l’avenir de l’Église : en réhabilitant l’Église domestique et lui donnant plus d’espace. Une Eglise-famille composée de plusieurs Eglise-familles. C’est le présupposé valable de la nouvelle évangélisation, dont nous ressentons tant le besoin parmi nous. Nous devons vivre l’Église au sein de nos familles. Il n’y a pas de comparaison entre l’Église institutionnelle et l’Église domestique. La grande Église communautaire est composée de petites Églises qui se réunissent dans les maisons. Si l’Église domestique échoue, l’Église ne peut pas subsister. S’il n’y a pas d’Église domestique, l’Église n’a pas d’avenir ! L’Église domestique est la clé qui nous ouvre des horizons d’espérance !

Dans le livre des Actes des Apôtres, nous avons une description détaillée de l’Église familiale, domus ecclesiae : « Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur » (Actes 2,46). Dans l’Ancien Testament, la maison familiale était le lieu où Dieu se révélait et où était célébrée la Pâque juive, la célébration la plus solennelle de la foi juive. Dans le Nouveau Testament, l’Incarnation a eu lieu dans une maison, le Magnificat et le Benedictus ont été chantés dans des maisons, la première Eucharistie a eu lieu dans une maison et de même l’envoi du Saint-Esprit à la Pentecôte. Au cours des deux premiers siècles, l’Église se réunissait toujours dans la maison familiale.

 

Dans la vulgate récente, l’expression « petite église domestique » est souvent utilisée, avec une note réductionniste, peut-être involontaire … Ce récit a peut-être contribué à affaiblir la dimension ecclésiale du foyer et de la famille, si facilement comprise par tous, et qui nous apparaît aujourd’hui tellement évident ?

Nous sommes peut-être encore dans cet état, à cause du cléricalisme, qui est l’une des perversions de la vie presbytérale et de l’Église, malgré le fait que le Concile Vatican II a récupéré la notion de famille comme « Église domestique[5] » et développé l’enseignement sur le sacerdoce commun[6]. Récemment j’ai lu dans un article sur la famille l’affirmation suivante : la théologie et la valeur de la pastorale dans la famille en tant qu’« Église domestique » ont connu un tournant négatif au quatrième siècle, quand la « sacralisation » des prêtres et des évêques, au détriment du sacerdoce commun du baptême qui commençait à perdre de sa valeur. Plus « l’institutionnalisation » de l’Église a été mise en œuvre, plus la nature et le charisme de la famille en tant qu’Église domestique se sont épuisés.

Ce n’est pas la famille qui est l’auxiliaire de l’Église, mais c’est l’Église qui doit être l’auxiliaire de la famille. Dans la mesure où la famille est la structure fondamentale et permanente de l’Église, il faudrait redonner à elle, le domus ecclesiae, une dimension sacrée et cultuelle. Saint Augustin et saint Jean Chrysostome enseignent, dans le sillage du judaïsme, que la famille doit être un milieu où la foi peut être célébrée, méditée et vécue. La communauté paroissiale a le devoir d’aider la famille à être une école de catéchèse et une salle liturgique où le pain peut être rompu sur la table de la cuisine.

 

Qui sont les ministres de cette « Eglise-Famille » ?

Pour Saint Paul VI, le sacerdoce commun est vécu de manière éminente par des époux dotés de la grâce du sacrement du mariage[7]. Par conséquent, les parents sont aussi, en vertu de leur sacrement, les « ministres du culte » qui, pendant la liturgie domestique, rompent le pain de la Parole, prient avec elle, et ainsi la transmission de la foi aux enfants a lieu. Le travail des catéchistes est valable, mais il ne peut pas remplacer le ministère de la famille. La liturgie de la famille elle-même incite les membres à participer plus activement et consciemment à la liturgie de la communauté paroissiale. Tout cela contribue à faire le passage de la liturgie cléricale à la liturgie familiale.

 

En plus de l’espace strictement domestique, croyez-vous que la spécificité de ce « ministère » de la famille, des époux et du mariage peut et doit aussi avoir une importance prophétique et missionnaire pour toute l’Église et aussi dans le monde ? Sous quelles formes, par exemple ?

Bien que pendant des décennies, l’Église répète que la famille est le sujet de l’action pastorale, je crains qu’à bien des égards, cela fasse désormais partie de la rhétorique de la pastorale familiale. Beaucoup ne sont toujours pas convaincus du charisme évangélisateur de la famille ; ils ne croient pas que la famille ait une « créativité missionnaire ». Il y a beaucoup à découvrir et à intégrer. J’ai personnellement vécu une expérience très stimulante dans mon diocèse avec la participation de couples et de familles au ministère de la famille. Certains couples ont pris part à la préparation au mariage ; d’autres accompagnaient les jeunes mariés au cours des cinq premières années de leur mariage.

Enrichis par l’expérience de leur propre famille, les époux sont non seulement capables de partager des témoignages de foi incarnée dans la vie familiale quotidienne, mais ils sont aussi capables de trouver un nouveau langage théologico-catéchétique pour l’annonce de l’Évangile de la famille. À l’instar de « l’Église en sortie », l’« Église domestique » doit s’orienter vers la sortie de la maison ; elle doit donc aussi être capable d’assumer ses responsabilités en tant qu’acteur social et politique. Comme l’a souligné le Pape François, Dieu « qui a confié à la famille non pas le soin d’une intimité comme une fin en soi, mais l’émouvant projet de rendre le monde “domestique”[8] ». La famille « est appelée à laisser ses empreintes dans la société où elle est insérée, afin de développer d’autres formes de fécondité qui sont comme la prolongation de l’amour qui l’anime[9] ». Une synthèse de tout cela se trouve dans le Document final du Synode des Évêques sur la famille, où les pères synodaux écrivent : « La famille se constitue ainsi comme sujet de l’action pastorale à travers l’annonce explicite de l’Évangile et l’héritage de multiples formes de témoignage : la solidarité envers les pauvres, l’ouverture à la diversité des personnes, la sauvegarde de la création, la solidarité morale et matérielle envers les autres familles surtout les plus nécessiteuses, l’engagement pour la promotion du bien commun, notamment par la transformation des structures sociales injustes, à partir du territoire où elle vit, en pratiquant les œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle[10] ».

 

Revenons maintenant à considérer un horizon plus large. Le virus n’a connu aucune barrière. Si des égoïsmes individuels et nationaux ont émergé, c’est vrai qu’il est clair aujourd’hui que nous vivons une fraternité humaine fondamentale sur Terre.

Cette pandémie devrait nous conduire à une nouvelle compréhension de la société contemporaine, et nous mener à discerner une nouvelle vision de l’Église. On dit que l’histoire est maîtresse, mais elle n’a souvent pas d’écoliers ! Précisément à cause de son égoïsme et de son individualisme, l’homme a une mémoire sélective. Non seulement il efface de sa mémoire les épreuves qu’il a lui-même causées, mais il est aussi capable d’oublier son prochain. Par exemple, dans cette pandémie, les considérations économiques et financières l’ont souvent emporté sur le bien commun. Dans nos pays occidentaux, bien que nous soyons fiers de vivre dans un régime démocratique, en pratique tout est conduit par ceux qui ont le pouvoir politique ou économique. Il nous faut, en revanche, redécouvrir la fraternité. En assumant la responsabilité liée au Synode des Évêques, je pense que synodalité et fraternité sont deux termes qui se réfèrent l’un à l’autre.

 

En quel sens ? La synodalité peut-elle aussi être proposée à la société civile ?

Une caractéristique essentielle du processus synodal dans l’Église est le dialogue fraternel. Dans son discours au début du Synode sur les jeunes, le Pape François a déclaré : « Le Synode doit être un exercice de dialogue, d’abord entre ceux qui y participent[11] ». Or, le premier fruit de ce dialogue est que chacun s’ouvre à la nouveauté, à modifier son opinion, à se réjouir de ce qu’il a entendu des autres[12]. En outre, au début de l’Assemblée spéciale du Synode pour la région panamazonienne, le Saint-Père a fait référence à la « mystique de la fraternité[13] » et souligné l’importance d’une atmosphère fraternelle entre les pères synodaux, « en préservant la fraternité qui doit exister ici[14] ».

Cette culture du « dialogue fraternel » aiderait toutes les assemblées – politiques, économiques et scientifiques – à se transformer en des lieux de rencontre et non de confrontation. À une époque comme la nôtre, où l’on assiste à une revendication excessive de souveraineté étatique et à un retour au classisme, les acteurs sociaux pourraient réévaluer cette approche « synodale », ce qui faciliterait un processus de rapprochement et une vision coopérative. Comme le soutient Christoph Theobald, ce « dialogue fraternel » peut nous ouvrir la voie pour surmonter la « lutte entre intérêts compétitifs » : « Seul un sentiment réel et quasi-physique de “fraternité” peut permettre de surmonter la lutte sociale et de donner accès à une compréhension et une cohésion qui sont encore fragiles et provisoires. L’autorité se transforme ici en “autorité de la fraternité” ; transformation qui suppose une autorité fraternelle, capable de susciter, par contagion, le sentiment évangélique de fraternité – ou “l’esprit de fraternité”, selon l’art. 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme – là où les tempêtes de l’histoire risquent de l’avaler[15] ».

Dans ce contexte social, des paroles clairvoyantes du Saint-Père font fortement écho ; il a dit qu’une Église synodale est comme une bannière levée parmi les nations dans un monde qui invoque la participation, la solidarité et la transparence dans l’administration des affaires publiques mais, au contraire, met souvent le sort de tant de gens entre les mains avides de groupes de pouvoir restreints. En tant qu’Église synodale, qui « chemine » avec les hommes et partage les tourments de l’histoire, nous devons cultiver le rêve de retrouver la dignité inviolable des peuples et la fonction de service de l’autorité. Cela aidera à vivre de manière plus fraternelle et à construire un monde plus beau et plus digne de l’homme pour ceux qui viendront après nous[16]. [/restrict]

 

 

[1] Cf. T. Halik, « Questo è il momento per prendere il largo », Avvenire, 5 avril 2020, 28.

[2] Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution Sacrosanctum Concilium (SC), nº 10, 4 décembre 1963.

[3] SC 7.

[4] S. Paul VI, Lettre encyclique Mysterium fidei, nº 40, 3 septembre 1965.

[5] Concile œcuménique Vatican II, Constitution Lumen gentium (LG), nº 11 ; Décret Apostolicam actuositatem (AA), nº 11.

[6] Cf. LG 10.

[7] Cf. S. Paul VI, Audience générale, 11 août 1976.

[8] François, Audience générale, 16 septembre 2015.

[9] Id., Exhortation apostolique post-synodale Amoris laetitia, nº 181, 19 mars 2016.

[10] Rapport final du Synode des évêques, 24 octobre 2015.

[11] François, Discours au début du Synode dédié aux jeunes, 3 octobre 2018.

[12] Cf. ibid.

[13] Id., Exhortation apostolique Evangelii gaudium, nº 92, 24 novembre 2013.

[14] Id., Salutations à l’ouverture des travaux de l’Assemblée spéciale du Synode des évêques pour la région pan-amazonienne, 7 octobre 2019.

[15] C. Theobald, Dialogo e autorità tra società e Chiesa, conférence inaugurale à l’occasion du « Dies Academicus » de la Faculté de théologie du Triveneto (www.fttr.it/wp- content/uploads/2018/11/THEOBALD-prolusione-dies-Fttr-22-11-2018.pdf), 22 novembre 2018.

[16] Cf. François, Discours pour le 50e anniversaire de la création du Synode des évêques, 17 octobre 2015.