L’ANÉMIE CULTURELLE
Last Updated Date : 5 février 2021
Published Date:28 mai 2020

L’anémie est, au sens clinique, une maladie produite par une déplétion sanguine. Transposé au niveau culturel, c’est le concept qu’un auteur utilise pour décrire les formes d’arrogance et de superficialité qui traversent notre culture et produit, ensemble avec d’autres facteurs, à la fois un certain phénomène anti-éducatif et à la perte, pour la politique, de sa véritable identité, qui est le service du bien commun.

L’Église essaie de promouvoir l’engagement culturel, mais, en raison des préjugés qui n’ont jamais été abandonnés par certains secteurs de l’opinion publique, elle est mal comprise dans cet effort. Si elle attire l’attention sur l’histoire, elle est accusée d’être passéiste ; si elle repense théologiquement sa pratique de l’art pastoral, d’être abstraite ; si cherche un dialogue critique avec les philosophies et les sciences, d’être inutilement académique ; si elle nous exhorte à nous remettre à peser, d’être dangereusement subversive. Bref, il y a beaucoup de méfiance à chaque fois que l’Église essaie de douer sa présence de sa vigueur culturelle.

Cette observation peut être comparée à celles de Massimo Cacciari. Selon le philosophe vénitien, nous vivons un changement d’époque. Avec la chute du mur, avec la fin de l’empire communiste, avec les transformations mondiales des équilibres économiques et politiques, avec la résurgence politique de la nouvelle Chine et de l’Inde, les grandes cultures européennes –social-démocrate, chrétienne populaire et libérale – sont restées liées à leurs valeurs et à leurs jugements que la nouvelle situation transforme en préjugés. Par conséquent, un gros problème éducatif se pose, celui de la formation de la classe dirigeante. Dans le passé, elle venait des universités qui exerçaient une hégémonie culturelle. Aujourd’hui, c’est le temps de l’anémie. Or, Cacciari, tout en disant qu’il n’est pas croyant, voit dans l’œuvre de l’Église (discussions, débats, dialogue, controverses) le moteur d’une Europe renouvelée qui ne peut se passer du christianisme, d’un christianisme non clérical-conservateur, mais sereinement ouvert aux signes des temps, sans extrémisme, capable de vivifier cette culture qui ne propose pas de formes radicales.

Sauf qu’un problème majeur a été signalé ici. Aujourd’hui, la culture n’est souvent qu’un générateur de promesses illusoires, qui ne visent pas le « bonheur » mais le plaisir et le divertissement. Ici, la culture perd son sens classique et devient une synthèse de communication, d’information et de divertissement, un instrument de domination, un moyen de nous faire accepter dans la vie quotidienne ce que cet instrument prêche et annonce. Goffredo Fofi parle de l’opium culturel et de la dimension narcissique comme un fait typique de la condition humaine actuelle : « Je pense, j’écris, j’agis, je filme, je dessine, je chante, je fais un blog, j’ouvre un site – des drogues dont la diffusion est à son meilleur – et cela me suffit de me faire illusion que je suis quelqu’un, que j’existe comme JE ». Une attitude de ce genre ravive, de loin, quelque chose qui fut, pour les Lumières classiques, le rejet de toute tradition.

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