LA MORT ET LE NUMÉRIQUE
Last Updated Date : 5 février 2021
Published Date:14 octobre 2020

Le rapport ambivalent avec la mort

Un test éloquent de la façon dont le numérique a changé notre mode de vie est le rapport au temps. Il est désormais établi que la perception temporelle diminue pendant la navigation : on se trouve à la fin de journée sans être conscient de sa durée réelle, de même qu’il est tout aussi difficile de se souvenir de ce que l’on a vu pendant les heures passées devant l’écran. Tout semble s’aplatir dans l’instant, sans souvenir et sans durée. Cet écrasement de la dimension présente de la temporalité n’est pas né avec la toile mais s’inscrit dans un climat culturel plus général qui a profondément revisité notre rapport au temps.

Le rapport avec la mort est un paramètre de référence emblématique. Jusqu’au 19ème siècle, l’espérance de vie moyenne n’excédait pas 30 ans. Ceux qui vivaient jusqu’à 50 ans avaient généralement déjà vu la mort de leurs parents, de leur conjoint et de la plupart de leurs enfants. La familiarité avec la mort conduisait cependant à une attitude proactive envers la vie, car elle était animée par la perspective de l’au-delà, dont le présent est l’anticipation et la préparation, et offrait un sentiment de continuité avec les proches, une tradition et une tâche que ceux qui restent sont appelés à continuer.

Une fois aplatie sur un plan purement horizontal, la mort d’aujourd’hui est devenue « sauvage » – pour reprendre la célèbre expression de Philippe Ariès – ; elle ne fait plus partie de l’imaginaire culturel et de passage, elle est devenue le terminus : « S’il n’y a plus rien de l’autre côté, la mort n’est plus pensable […]. Au 21ème siècle, la revendication du droit de mourir dans la dignité et la prise de conscience de la question de l’euthanasie sont inscrites dans la représentation d’une mort honteuse car elle marque la défaite de l’individu qui se construit lui-même[1] ».

D’autre part, quand quelque chose est retiré de la vie ordinaire, cela finit par pénétrer l’existence humaine sous une autre forme. La mort fantastique attire le jeune public d’une manière spéciale : des représentations et des récits liés à l’au-delà, au vampirisme ou à l’horreur font autorité. Le roman de Stephenie Meyer Twilight (le premier d’une série de quatre, tous couronnés par un énorme succès éditorial), qui raconte l’histoire d’amour entre une fille et un garçon vampire, s’est vendu à plus de 17 millions d’exemplaires à l’époque de la parution de sa version cinématographique (2008), qui a contribué à sa diffusion et à sa popularité. Les vampires, apparus dans la littérature à la fin du 19e siècle, ont une caractéristique refusée aux hommes : l’immortalité et un caractère surnaturel où le divin a cédé la place au démoniaque. Le vampire est un être nocturne, il ne supporte pas la lumière et il se restaure avec l’obscurité ; c’est un hybride entre l’homme et l’animal – la chauve-souris, à son tour hybride entre oiseau et souris – qui amène la mort, ou mieux régénère les humains, les façonne à son image et à sa ressemblance. Toutefois, le vampire dans les nouveaux récits cesse d’être quelque chose d’inquiétant ; il a les traits d’un adolescent dont on tombe amoureux. Il ne vit plus la nuit, mais le jour, ne vit pas dans un château ténébreux, mais fréquente les collèges de bons garçons. Et surtout, il protège les personnes dont il tombe amoureux, comme une sorte de nouvel ange gardien, formé selon les traits de l’imagination du 21ème siècle.

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[1] C. Ternynck, L’uomo di sabbia. Individualismo e perdita di sé, Milan, Vita e Pensiero, 2011, 109. Cf. G. Cucci, « La morte, cifra dell’esistere umano. Un approccio filosofico », Civ. Catt. 2017 IV 131-144.

[2] P. Ortoleva, Miti a bassa intensità. Racconti, media, vita quotidiana, Turin, Einaudi, 2019, 260.

[3] Cf. A. Spadaro, « “Second life” : il desiderio di un’“altra vita” », Civ. Catt. 2007 III 266-278.

[4] D. Sisto, « Digital Death. Le trasformazioni digitali della morte e del lutto », dans : Lessico di etica pubblica 1 (2018) 55. Cf. C. Sofka, « Social Support “Internetworks”, Caskets for Sale, and More : Thanatology and the Information Superhighway », in Death Studies 6 (1997) 553-574.

[5] D. Sisto, La morte si fa social. Immortalità, memoria e lutto nell’epoca della cultura digitale, Turin, Bollati Boringhieri, 2018, 97.

[6] Ceci est le texte du protocole présent sur Facebook : « Après le décès d’une personne, nous souhaitons respecter ses souhaits concernant l’avenir de son compte. Si un parent ou un ami utilise ce formulaire pour envoyer une demande, le compte est rendu commémoratif, sauf si la personne a demandé la suppression du compte après son décès. N’oubliez pas que la création d’un compte commémoratif est une décision importante. Si vous n’êtes pas un membre de la famille ou un ami proche de la personne décédée, nous vous recommandons de contacter sa famille avant de demander que le compte soit rendu commémoratif. En rendant le compte commémoratif, nous le protégerons et empêcherons quiconque d’y accéder. Le compte sera toujours visible sur Facebook, mais la seule personne qui peut gérer un compte commémoratif est un contact héritier choisi par le titulaire du compte. Si le titulaire du compte n’a pas choisi de contact héritier, personne ne pourra gérer activement le compte après pour le rendre commémoratif. N’oubliez pas que si le titulaire du compte a demandé la suppression définitive du compte après son décès, nous supprimerons son compte dès que nous prendrons connaissance de son décès. Si vous souhaitez demander la commémoration d’un compte, utilisez ce formulaire pour nous le faire savoir » (https ://it-it.facebook.com/ help/contact/651319028315841).

[7] G. Ziccardi, Il libro digitale dei morti. Memoria, lutto eternità e oblio nell’era dei social network, Milan, Utet, 2017, 19.

[8] Cf. « Ronnie James Dio, il re dell’heavy metal torna sui palchi… come ologramma » (www.tgcom24.mediaset.it/spettacolo/ronnie-james-dio-il-re-dell-heavy- metal-torna-sui-palchi-come-ologramma_3086321-201702a.shtml), T juillet 2017.

[9] D. Sisto, « Digital Death. Le trasformazioni digitali della morte e del lutto », 56.

[10] Ibid., 57.

[11] C. Ternynck, L’uomo di sabbia, 110 s.

[12] G. Pietropolli – Ch. Armet – A. Piotti (éds), Uccidersi. Il tentativo di suicidio in adolescenza, Milan, Raffaello Cortina, 2009, 43.

[13] Cf. G. Cucci, « “Le nuove melanconie”. I destini del desiderio secondo Massimo Recalcati », Civ. Catt. 2020 I 381-389.

[14] Cf. www.eures.it/sintesi-femminicidio-e-violenza-di-genere-in-italia/ En 2019, 94 femmes ont été tuées pour les mêmes raisons.

[15] « “Je ne le fais pas pour faire des dégâts, mais pour faire réagir les gens, pour ouvrir leurs esprits”, avait dit la femme dans un de ces fragments en directe […]. Le mois dernier dans l’Ohio, aux États-Unis, une jeune fille de 18 ans a non seulement refusé de secourir une victime de viol de 17 ans, mais elle a même diffusé l’incident en direct, également sur Periscope. “Jamais vu un tel cas”, a déclaré le procureur Frank O. Ron O’Brien. Peut-être parce que ces technologies jusqu’à il y a quelques mois ne vivaient pas dans nos poches ? » (www.wiréd.it/attualita/tech/2016/05/12/suicidio-periscope- dittatura-streaming).

[16] C. Wilmot, « The Space Between Mourning and Grief », The Atlantic, 8 juin 2016.

[17] Ibid.

[18] Cf. G. Cucci, « L’elaborazione del lutto come ritorno alla vita », Civ. Catt. 2017 IV 229-243.

[19] Pour un approfondissement du thème, cf. Id., Paradiso virtuale o infer.net ? Rischi e opportunità della rivoluzione digitale, Milan, Ancora – La Civiltà Cattolica, 2015.