« LA LOGIQUE DE L’INEXPLICABLE » Entretien du pape François avec les jésuites de Grèce
Published Date:16 décembre 2021
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Le samedi 4 décembre à 18h45, à la fin de la première journée de sa visite apostolique en Grèce, le pape François est retourné à la Nonciature où il a été accueilli par sept des neuf jésuites qui travaillent en Grèce, précisément les membres de la communauté d’Athènes. Monseigneur Theodoros Kodidis, archevêque d’Athènes depuis le 18 septembre, faisait partie de la même communauté. Le Pape est entré dans le hall de la Nonciature, où il a salué les personnes présentes. Puis, assis en cercle, une conversation spontanée s’est engagée ; elle a duré une heure. Chacun s’est présenté, a parlé de lui-même et a entamé un court dialogue avec François, qui a posé des questions de manière libre et spontanée.

Le Supérieur, le P. Pierre Salembier, a rappelé que la communauté fait partie de la Province francophone de France et de Belgique, alors qu’elle était autrefois liée à la Province de Sicile. Il s’est présenté, lui rappelant qu’ils avaient été ensemble lors de la Congrégation des Procureurs tenue en 1987[1]. Il avait été professeur à Bordeaux, puis on lui a demandé de s’installer à Athènes. Après lui, un frère jésuite[2], Georges Marangos, qui joue de l’orgue et est l’économe, se présente. Le Pape intervient en disant :

Je vais faire une confession : quand j’étais provincial, j’ai dû demander des informations pour admettre les jésuites à l’ordination sacerdotale, et j’ai constaté que les meilleures informations venaient des frères. Je me souviens d’une fois : il y avait un étudiant en théologie, qui terminait ses études ; il était particulièrement bon, intelligent, gentil. Mais les frères m’ont dit : « Fais attention, envoie-le travailler un peu avant l’ordination ». Ils ont « vu sous l’eau ». Je me demande pourquoi les frères jésuites ont la capacité de comprendre l’essentiel de la vie. Peut-être parce qu’ils savent allier l’affectivité au travail de leurs mains. Ils touchent la réalité de leurs mains. Nous, les prêtres, sommes parfois abstraits. Les frères sont concrets et comprennent bien les conflits et les difficultés : ils ont bon œil. Quand nous parlons de la « promotion » d’un frère, nous devons toujours considérer que tout – même les études – doit être considéré comme un outil pour sa vocation particulière, qui va bien au-delà des choses qu’il sait.

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Pierre Chongk Tzoun-Chan, coréen, est jésuite depuis 21 ans. Il est actuellement curé de la paroisse du Cœur du Christ-Sauveur et collaborateur du « Centre Arrupe », un institut pour enfants réfugiés qu’il a lui-même fondé, mais dont il n’est plus que le collaborateur. François commente :

Deux choses. D’abord, vous parlez très bien le grec ! Vous êtes un coréen universel ! Deuxièmement : il y a quelque chose que vous avez dit qui est très important. Vous avez fondé une œuvre, le « Centre Arrupe ». Vous êtes un « père fondateur » ; vous avez exprimé votre créativité et vous savez très bien ce qu’est ce Centre, sa nature et son objectif. Vous m’avez dit que vous n’étiez plus en charge. C’est une très bonne chose. Lorsque l’on entame un processus, il faut le laisser se développer, laisser une œuvre se développer, puis se retirer. Chaque jésuite doit le faire. Aucune œuvre ne lui appartient, car elle appartient au Seigneur. Il exprime ainsi une indifférence créative. Il doit être père et laisser l’enfant grandir. La Compagnie de Jésus est entrée dans une crise de fécondité lorsqu’elle a voulu réglementer tout développement créatif avec l’Épitomé[3]. Le P. Pedro Arrupe[4] est arrivé comme Général et a fait le contraire : il a renouvelé la spiritualité de la Compagnie et l’a fait grandir. C’est une excellente attitude : faire tout bien puis se retirer, sans être possessif. Nous devons être des pères et non des maîtres ; nous devons avoir la fécondité du père. Dans les Constitutions, Ignace dit quelque chose de merveilleux : que les grands principes doivent être incarnés dans les circonstances de lieu, de temps et de personnes. Et cela grâce au discernement. Un jésuite qui agit sans discernement n’est pas un jésuite.

Le père Sébastien Freris se présente. Il a 84 ans et a accompli diverses tâches pastorales dans la paroisse et auprès des jeunes. Il raconte au Pape que la communauté était autrefois grande et très active, donnant beaucoup au pays. Beaucoup de nos travaux étaient de nature culturelle et intellectuelle, avec l’ouverture au dialogue. L’une de ces activités était la publication d’une revue. Maintenant, la situation est marquée par la faiblesse. Les Jésuites font ce qu’ils peuvent avec les quelques forces dont ils disposent. Le Pape commente :

Une chose qui attire l’attention est que la Société s’affaiblit. Quand je suis entré au noviciat, nous étions 33 000 jésuites. Combien sommes-nous maintenant ? Plus ou moins la moitié. Et nous allons continuer à diminuer en nombre. C’est un fait commun à beaucoup ordres religieux et congrégations. Elle a une signification, et nous devons nous demander ce qu’elle est. En définitive, cette diminution ne dépend pas de nous. Le Seigneur envoie la vocation. S’il ne vient pas, cela ne dépend pas de nous. Je crois que le Seigneur nous donne une leçon pour la vie religieuse. Pour nous, il a une signification dans le sens de l’humiliation. Dans les Exercices spirituels, Ignace y fait toujours référence : à l’humiliation. En ce qui concerne la crise des vocations, le jésuite ne peut pas rester au niveau de l’explication sociologique. C’est, au mieux, la moitié de la vérité. La vérité plus profonde est que le Seigneur nous conduit à cette humiliation des nombres afin d’ouvrir à chacun la voie du « troisième degré d’humilité[5] », qui est la seule fécondité jésuite qui compte. Le troisième degré d’humilité est le but des Exercices. Qu’est-ce que le Seigneur veut dire par là ? Humilie-toi, humilie-toi ! Je ne sais pas si je me suis expliqué. Nous devons nous habituer à l’humiliation.

Le P. Freris est intervenu : « Vous avez raison, mais ma question est la suivante : Quel est notre avenir ? Quand nous étions jeunes, nous rêvions d’un dialogue avec l’Église orthodoxe. Mais nous voyons maintenant que, par la Providence divine, nous faisons autre chose et nous nous occupons des migrants. Et qu’en est-il du dialogue avec les orthodoxes ? » François répond :

Nous devons être fidèles à la croix du Christ. Dieu le sait. Avec ces sentiments, nous demandons au Seigneur ce qu’il attend de nous, puis nous sommes créatifs en Dieu : défis concrets, solutions concrètes. Bien sûr, maintenant le dialogue avec les orthodoxes se passe bien. Cela signifie que vous avez bien semé avec la prière, les désirs et les choses que vous avez pu faire.

Le P. Tonny Cornoedus intervient, se présentant comme un jésuite belge flamand. Il a travaillé au Maroc dans une communauté qui n’existe plus, puis comme curé en Belgique, et maintenant il est en Grèce parce qu’il y a un besoin d’un prêtre de langue française pour les réfugiés. Il parle de son travail et aussi d’une de ses mésaventures, lorsqu’il a été arrêté parce qu’on l’avait pris pour un trafiquant d’êtres humains.

Une grande humiliation ! Quand vous parliez, je pensais à la fin d’un jésuite : c’est d’arriver à la vieillesse avec plein de travail, peut-être fatigué, plein de contradictions, mais avec le sourire, avec la joie d’avoir accompli son propre travail. C’est la grande fatigue d’un homme qui a donné sa vie. Il y a une fatigue laide et névrotique qui n’aide pas. Mais il y a aussi une bonne fatigue. Quand on voit cette vieillesse souriante, fatiguée, mais pas amère, alors vous êtes un chant d’espérance. Quand un jésuite qui atteint notre âge et continue à travailler, à souffrir les contradictions sans perdre son sourire, alors il devient un chant d’espérance. Tu m’as rappelé un film qui m’a beaucoup plu quand je l’ai vu dans ma jeunesse : Le retour du soldat. Un soldat rentrait chez lui, fatigué, blessé mais avec le sourire parce qu’il était de retour chez lui et avait fait son devoir. C’est bon qu’il y ait des jésuites comme toi, avec le sourire et l’assurance que la graine semée a porté ses fruits ! Comme dans la vie, ainsi dans la mort, le jésuite doit témoigner de la suite de Jésus-Christ. Ce semis de joie, de « ruse », de sourire est la grâce d’une vie pleine et entière. Une vie avec des péchés, certes, mais pleine de la joie de servir Dieu. Va-de-l’avant, et merci pour ton témoignage !

Le P. Marcin Baran, un Polonais de 46 ans, prend la parole. Il parle de lui, disant qu’il est en Grèce parce qu’il y a là une grande communauté polonaise. Dans le passé, il y avait jusqu’à 300 000 Polonais, mais aujourd’hui il y en a 12 000. À Athènes, ils sont 4 000, et ils ont besoin d’un prêtre qui parle polonais, car le millier de personnes qui fréquentent l’église sont très fidèles à leur langue maternelle. Il est docteur en philosophie, mais maintenant son travail est avec des gens simples et directs, des ouvriers… François a commenté :

La philosophie du quotidien ! J’ai été très frappé par ce que tu as dit : tu as fait toutes vos études de philosophie, puis le Seigneur t’a envoyé chez les Polonais à Athènes. C’est l’indifférence créative, qui t’aide à aller de l’avant ! Telle est la vocation des jésuites : vous allez là où Dieu vous montre sa volonté et demande l’obéissance. Le Seigneur le sait. Le sens de notre vie apostolique, nous ne le voyons pas au début mais à la fin de notre vie, avec la sagesse de regarder en arrière. Saint Jean de la Croix a dit : à la fin de la vie, tu ne seras jugé que sur l’amour. Tu t’es préparé, tu es docteur… et maintenant tu es aumônier des Polonais à Athènes. Comment le comprendre ? Par la logique du royaume de Dieu, la logique de la contradiction, de l’inexplicable…

Enfin, le P. Michel Roussos a pris la parole en disant : « Cette rencontre est pour moi la Pentecôte ! » Il se présente en disant qu’il a étudié l’archéologie à Athènes. Mon professeur était un ami d’Albert Camus. Son éducation était liée à la Méditerranée de Jérusalem, Athènes, Chypre et Rome. Pendant 50 ans, il a travaillé sur la foi et la culture, et le dialogue œcuménique. J’étais responsable de la revue « Orizzonti aperti » et du « Messaggero del Sacro Cuore ». Maintenant, je suis responsable de l’Apostolat de la Prière. Le Pape lui demande son âge. Et le P. Roussos répond : « Quatre-vingt-trois ! Et je prie : Seigneur, fais de moi une personne utile, mais pas une personne importante ». Le Pape commente :

L’Apostolat de la Prière est si important. Le P. Fornos s’en acquitte très bien, de manière moderne. La prière est le centre ! Je vois que vous êtes tous « jeunes » et joyeux dans ce que vous faites. Merci pour ce que vous faites au nom de l’Église. Pour moi, il est édifiant de savoir ce que vous faites. Maintenant nous pouvons prier ensemble…

Avant la conclusion, le supérieur donne au Pape une peinture réalisée par des jeunes du « Jesuit Refugee Service ». Puis François et les Jésuites ont prié un Ave Maria ensemble, et ensuite ils ont pris une photo de groupe. Le Pape a pris congé après les avoir salués tous à nouveau, un par un.

 

 

[1] La Congrégation des Procureurs réunit des délégués de chacune des unités administratives de la Compagnie de Jésus, Provinces et Régions. Les Procureurs sont élus dans une Congrégation Provinciale ou Régionale.

[2] C’est-à-dire un religieux jésuite qui n’est pas un prêtre. Il incarne la vie religieuse dans son essence et, par conséquent, il est capable de manifester cette vie avec une clarté particulière.

[3] Le Pape fait ici référence à une sorte de résumé pratique en usage dans la Compagnie et reformulé au 20ème siècle, qui était considéré comme un substitut des Constitutions. La formation des jésuites de la Compagnie a été, pendant un certain temps, façonnée par ce texte. Pour François, durant cette période de la Société, les règles menaçaient de submerger l’esprit.

[4] Provost général de la Compagnie de Jésus de 1965 à 1983. En 2019, il a été proclamé serviteur de Dieu.

[5] « Je veux et je choisis la pauvreté avec le Christ pauvre plutôt que la richesse, les humiliations plutôt que les honneurs » (Exercices spirituels, nº 167).