INTERPRÉTER LA RÉALITÉ
Last Updated Date : 31 mai 2021
Published Date:28 mai 2021

Ce texte inédit peut être daté entre la fin de 1987 et le milieu de 1988, lorsque le P. Bergoglio travaillait à sa thèse sur Romano Guardini et se préoccupait de la question de l’utilisation de l’analyse marxiste pour interpréter la réalité en tant qu’exemple de l’utilisation de catégories obsolètes, qui se sont avérées dépassées par la réalité[1]. Il s’agit d’un manuscrit de notes destiné à une étude ultérieure.

L’article d’Alberto Methol Ferré, que Bergoglio cite au début, réfléchit sur la manière dont, depuis l’avènement du monde industriel, à partir de la Révolution française, l’Église a résolument posé la question des relations avec la classe ouvrière. Au début du 19e siècle, avec Philippe Buchez[2], naît un socialisme catholique, qui sera ensuite étouffé par le mouvement de tenaille de l’intégrisme intra-ecclésiastique et du marxisme athée. Methol Ferré propose de revenir aux sources du socialisme, né éthique et chrétien, une fois que seront également dépassés le marxisme dogmatiquement athée et, grâce au Concile Vatican II, cette attitude de l’Église qui consiste à critiquer le monde contemporain sans en reconnaître les progrès.

Bergoglio se concentre sur « l’épuisement des catégories d’interprétation de la réalité », dont parle Methol Ferré, et développe ces notes, dans lesquelles il présente une ébauche d’une « herméneutique de la réalité » dans laquelle les critères et les catégories ne sont pas de simples « rustines ». Cette catégorie, ainsi que celle de « débordement » (« rebasamiento »), est devenue importante depuis le Synode pour l’Amazonie[3].

Les notes de Bergoglio sont particulièrement intéressantes en ce qui concerne la méthode et le contenu. Peut-être certains seront-ils surpris par un style d’argumentation complexe qui n’est certainement pas celui du pape Bergoglio. Quant à la méthode, elle nous permet d’entrevoir un style de pensée personnel de Bergoglio qui s’inspire de divers auteurs et est capable, en même temps, de développer ses propres éléments de manière originale. Quant au contenu, dans le raisonnement, il est possible de suivre l’application de ses fameux « quatre principes[4] ». L’idée que la meilleure méthode est celle qui s’adapte le mieux (« consonance ») à la réalité est inspirée par Guardini. La fusion de l’antinomie comme moyen d’exprimer poétiquement une réalité qui dépasse notre intuition et nos concepts et exige une explication créative est propre de Bergoglio. La théorie de Methol Ferré s’avère valable au moment où nous devons interpréter le peuple et embrasser la modernité d’une manière qui soit à la fois traditionnelle et nouvelle.

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[1] Le titre original du du texte dactylographié est “Los parches existenciales ; los parches lógicos, y las categorías de interpretación de la realidad”.

[2] Cf. Ph. J. B. Buchez, Essai d’un traité complet de philosophie : du point de vue du catholicisme et du progrès, Paris, E. Eveillard, 1838-1840 ; Id., Traité de politique et de science morale, Paris, Amyot, 1866.

[3] François a utilisé ces termes dans son intervention spontanée au Synode pour l’Amazonie, dans laquelle il a exprimé son impression que des propositions totalisantes étaient formulées. Ce genre de propositions—dont beaucoup sont très claires et valables—lui ont fait prendre conscience, d’une part, que tous les membres du Synode étaient d’accord sur un sentiment écologique commun concernant le soin de l’Amazonie et, d’autre part, que ce qui unissait tout le monde ne trouvait pas d’expression exempte de contradictions, ce qui faisait que les propositions étaient des « propositions de rustine » : « Arrangeons ce petit morceau, réglons cet autre morceau, envoyons des missionnaires, pensons à élargir les ministères… ». Les propositions étaient bonnes, mais elles n’étaient pas totalisantes, tout comme l’unité qui les unissait était totalisante, et tout comme le conflit était totalisant. François avait le sentiment que l’on tentait de régler le conflit, et il a dit que, dans la prière, il s’est rendu compte qu’avec des rustines, le problème de l’Amazonie ne sera jamais résolu. « Il y a des conflits qui se résolvent non pas par la discipline, mais par le débordement. Et je crois – a dit le pape – que c’est l’un des conflits qu’il faut résoudre par le débordement ». Le texte que nous présentons peut aider à clarifier ce que François a voulu exprimer lors du Synode (cf. D. Fares, « Il cuore di “Querida Amazonia”. “Traboccare mentre si è in cammino” », Civ. Catt. 2020 I 532-546).

[4] Ces quatre principes sont les suivants : le temps est supérieur à l’espace ; la réalité est supérieure à l’idée ; l’unité est supérieure au conflit ; le tout est supérieur aux parties.

[5] « Claver » est Placido Claver, frère dominicain et ami de Methol Ferré.

[6] A. Methol Ferré, « La Iglesia, el Minotauro y los Socialismos », Nexo, 14 décembre 1987, 14.

[7] Le raisonnement part de 12 questions et d’une observation. Bergoglio procède en posant des questions très caractéristiques, auxquelles il répond avec des idées d’une philosophie classique (peut-être aujourd’hui un peu dépassée), et il part d’un constat. Il avance à partir de constats, comme celui selon lequel, au-delà des approches et de la validité des réponses, « des progrès ont été faits » dans la compréhension de la réalité. Cette évaluation positive rejoint la thèse de Methol qui estimait que la pensée du Concile, ainsi que sa réception et son application en Amérique latine, à Medellin et Puebla, a impliqué un progrès dans le dialogue avec le monde contemporain. Pour Methol, le « monde contemporain » commence avec la Révolution française, au sujet de laquelle l’Église était divisée entre un « intégrisme » opposé à cet événement et un « progressisme » qui lui était favorable, mais qui ne l’a pas « assumé » de l’intérieur et n’a donc pas pu le surmonter. Methol propose de récupérer un socialisme chrétien pré-marxiste à partir d’une nouvelle perspective – celle du peuple de Dieu – que le Concile libère. À partir de là, il est possible de saisir, avec de nouvelles catégories, ce qui est positif dans la pensée contemporaine. L’écrit de Bergoglio part à la recherche de ces nouvelles catégories, non pas idéologiques, mais en accord avec la réalité.

[8] La meilleure méthode est celle qui convient le mieux au contenu. L’expression ad modum develantis est significative : en ce qui concerne les personnes et Dieu, elle est la clé d’une herméneutique qui n’est pas idéologique.

[9] La question de l’« être » et de l’« être situé » est importante. Il faut noter les « étapes » concrètes que Bergoglio franchit pour avancer dans le discours.

[10] Nous rencontrons ici la catégorie du « débordement » (desborde = rebasamiento).

[11] L’insuffisance est une donnée existentielle concrète.

[12] La distinction se fait entre la « gnose », qui a une nuance sapientielle, et l’« idéologie » comme simple explicitation d’une idée.

[13] La réalité « n’est pas traitée comme il se doit ». Il s’agit d’un critère de « loyauté » qui, comme le dirait Hans Urs von Balthasar, concerne la vérité comme hemeth et pas seulement comme aletheia.

[14] L’insuffisance de l’apprentissage de la réalité devrait suffire à mettre une distance entre nous et l’explication que nous en donnons. Si je me rends compte que je ne peux pas tout saisir, pourquoi devrais-je défendre farouchement mon explication ? On pourrait dire que les luttes idéologiques cachent une attaque contre la conception (insuffisante) de l’autre, au lieu de chercher la vérité.

[15] Conception de l’antinomie comme moyen de faire face à l’inadéquation avérée du concept et de l’intuition. Il faut noter que Bergoglio a toujours « utilisé » l’antinomie, ce qui rend précieux le fait qu’il en donne ici une définition explicite.

[16] L’antinomie comme moyen adéquat. C’est la formulation d’un proprium bergoglien.

[17] Bergoglio cherche des critères pour la vérification de sa proposition. Le « signe » est la consonance, dont quatre éléments sont énumérés : deux sont donnés dans la dynamique de l’appréhension de la réalité, c’est-à-dire le concept et l’intuition ; et deux sont donnés dans l’explicitation de la réalité, c’est-à-dire les deux termes de l’antinomie.

[18] Critère spirituel de discernement. En effet, penser, c’est discerner. La réalité « se discerne elle-même » ; nous ne sommes pas de simples enregistreurs, et nous ne nous limitons pas à projeter. La situation ou la disposition de chacun agit comme un signe, comme une consonance ou une dissonance. Cela ne signifie pas que nous « enregistrons » tout parfaitement, mais que nous pouvons continuer à « savoir » et à « expliquer » de la bonne manière lorsqu’il y a consonance, et arrêter lorsqu’il y a dissonance.

[19] C’est ici que sont introduits le concept de connaissance « en cours de route » et le critère guardinien du rythme et de la mélodie du pas avec lequel on avance dans la réalité, en dialogue avec elle, avec le rythme et le ton adéquats.

[20] On ne fait pas une « démonstration abstraite », mais on montre la réalité.