IL EST TEMPS D’ABOLIR LES ARMES NUCLÉAIRES
Last Updated Date : 27 mai 2020
Published Date:26 mai 2020

Pendant la « guerre froide », la doctrine stratégique dominante était la Mutually Assured Destruction (Mad), ou littéralement la « destruction mutuelle assurée ». L’ironie de l’acronyme anglais a été tristement reconnue par ses partisans et ses critiques. Seul un « fou » aurait pu penser à déclencher une guerre nucléaire qui conduirait à la destruction à l’échelle mondiale.

Pourtant, il semble que les jours de la Mad soient désormais revenus. Le jeudi 8 août, un missile expérimental russe a explosé sur la mer Blanche au large d’Arkhangelsk, sur la côte nord-est de la Russie. Peu de temps après, des sources officielles locales ont signalé des niveaux de rayonnement 16 fois plus élevés que la normale. Les analystes du renseignement pensent qu’il y a eu un dysfonctionnement du petit réacteur nucléaire qui propulse un missile que les Russes appellent Burevestnik et les agents de l’OTAN Skyfall. Une semaine plus tard, les habitants de Nenoska – le village le plus proche du site d’essai de missiles – ont reçu l’ordre de se préparer à l’évacuation ; les médecins qui soignaient les survivants de l’incident ont été contraints de partir et les chambres de l’hôpital ont été scellées.

Selon certains, le Burevestnik est la pierre d’angle du programme de réarmement russe, conçu pour contourner non seulement les traités sur le contrôle des armements, mais aussi les systèmes antimissiles les plus sophistiqués. Le moteur nucléaire dont ce missile est équipé lui permettrait de parcourir de longues distances, suivant un itinéraire évasif, très difficile à prévoir pour ceux qui voudraient prendre d’éventuelles contre-mesures.

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On dit aussi que les Russes expérimentent un drone sous-marin capable de fonctionner de manière autonome comme arme de réplique en cas d’attaque nucléaire contre leur pays. On sait davantage sur un programme pour un missile supersonique à très haute altitude, qui en vol dépasse cinq fois la vitesse du son et est capable de navigation évasive : le président russe Vladimir Poutine l’a annoncé dans un discours en 2018. Cette arme serait aussi capable de vaincre la technologie antimissile.

 

Une nouvelle course aux armements nucléaires

Ces armes n’en sont qu’au stade de la conception ou du développement, mais ils mettent en évidence le risque énorme qu’une nouvelle course aux armements nucléaires entre la Russie et les États-Unis représente pour le monde. En août dernier, les États-Unis ont envoyé un signal éloquent, se retirant du Traité sur les forces nucléaires (FNI) des missiles nucléaires à courte et moyenne portée, et l’on sait qu’il est actuellement difficile pour les États-Unis et la Russie d’envisager le renouvellement du Traité New Start de réduction des armes nucléaires stratégiques qui expirera en 2021. De même, aucun des deux pays n’a signé le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) adopté par les Nations Unies en 2017.

Plus important encore, les stratégies défensives de la Russie et des États-Unis permettent toujours l’utilisation d’armes nucléaires contre les menaces non nucléaires, exacerbant le risque d’un conflit irréparable. La Russie considère ouvertement ses armes nucléaires comme une défense contre la domination des États-Unis et de l’OTAN en matière de guerre conventionnelle.

Dans le dernier Nuclear Posture Review (NPR, les Rapports du Pentagone sur la stratégie nucléaire des États-Unis) de février 2018, l’option nucléaire était envisagée contre les « attaques stratégiques importantes » non nucléaires, y compris les terroristes et les armes biologiques et chimiques globales.

À l’exception de la Chine, aucune puissance nucléaire ne s’est engagée à observer le No First Use, c’est-à-dire à ne pas recourir en premier à l’utilisation d’armes nucléaires. Aucune des neuf puissances nucléaires d’aujourd’hui, pas même les cinq signataires du Traité sur la non-prolifération (TNP), ne déclare maintenir ses arsenaux nucléaires exclusivement à des fins dissuasives, comme l’ont demandé les évêques des États-Unis en 1983 dans leur Lettre pastorale The Challenge of Peace.

 

Que faut-il faire ?

Dans ce contexte, la Conférence d’examen du TNP, prévue au printemps prochain, risque de se transformer en une sorte de mêlée diplomatique générale dans laquelle les États non nucléaires reprocheront à ceux qui possèdent des armes nucléaires, signataires du Traité (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France et Chine) d’avoir violé leur engagement en faveur du désarmement conformément à l’article VI.

La réunion préparatoire au printemps dernier s’est terminée sans déclaration de consensus, car les États officiellement connus comme États dotés d’armes nucléaires (TNP) ont déclaré que leurs intérêts n’avaient pas été pris en considération dans la proposition de résolution. À la fin, le président a publié un rapport sous sa propre autorité.

Que faut-il faire pour éviter le chemin d’une guerre qui, comme l’a dit Ronald Reagan, « ne peut pas être gagnée et ne doit jamais être menée » ? La Conférence d’examen du TNP, prévue pour 2020, sera sans aucun doute l’occasion de débats et de controverses, mais elle pourrait donner lieu à une incitation pour relancer des initiatives déjà approuvées lors des précédentes Conférences et qui doivent encore être promulguées : par exemple, la mise en place au Moyen-Orient d’une Zone exempte d’armes (ZEAN), ainsi qu’un engagement collectif renouvelé à soutenir le TIAN.

Dans le pire des cas, la Conférence d’examen du TNP en 2020 s’annonce comme un scénario conflictuel et stérile. Dans les États non nucléaires, l’impatience s’est accrue envers le double standard des États nucléaires qui, d’une part, veulent faire respecter les règles de non-prolifération mais, d’autre part, se dérobent à leur responsabilité en matière de désarmement nucléaire. Il est difficile d’imaginer que ce Traité restera en place, alors que d’autres, y compris des traités bilatéraux, sur le contrôle des armements sont abandonnés et bafoués. Sans un nouveau consensus sur le désarmement, le TNP ne sera que la feuille de vigne qui cache la réticence des TNP à désarmer.

La Conférence des Nations Unies de 2017 visant à interdire les armes nucléaires a montré qu’un consensus global sur leur abolition existe entre les États non nucléaires, y compris le Saint-Siège, et les organisations de la société civile ; et la réunion de cette année en vue de la Conférence d’examen du TNP a souligné la résistance de la majorité non nucléaire à l’intimidation des États dotés d’armes nucléaires, ainsi que la volonté de la plupart des pays de procéder, de leur propre chef, à la définition des termes de la sécurité internationale, tant que les grandes puissances, leurs alliés et certains « États parapluie » ne sont pas prêts à les rejoindre.

En attendant, il faut espérer que les militants, les spécialistes du contrôle des armements, les groupes de réflexion et les experts feront tout leur possible pour étendre le Traité New Start et sensibiliser partout le public en faveur de l’option politique du No First Use. Le renouvellement du Traité New Start est la dernière occasion de continuer à freiner de façon significative une course aveugle aux armes nucléaires.

Avec la campagne présidentielle en cours, les citoyens américains ont la possibilité de vérifier le bon sens des candidats potentiels quant au nucléaire. Il est peu probable qu’un candidat démocrate se lève en faveur du No First Use avant son élection, mais l’éveil des consciences pendant la campagne augmente la probabilité que la question soit inscrite à l’ordre du jour d’une nouvelle administration, en janvier 2021.

Il sera difficile de proposer le No First Use. Un projet de loi sur le sujet (HR 669) a été présenté au 115e Congrès (2017-18) avec 82 signataires, mais il a été suspendu par une seule voix avant l’admission au vote de l’Assemblée. En termes moraux, le No First Use est un engagement élémentaire pour quiconque souhaite développer une politique nucléaire éthiquement justifiée. Mais la politique est un os dur. Néanmoins, le No First Use reste d’actualité, car il permet de garder le contrôle sur le lancement d’une guerre nucléaire. De plus, il constitue le point de départ pour créer une voie vers le zéro nucléaire, ou l’élimination des armes nucléaires comme instruments de guerre.

Nous ne devons donc pas tenir pour acquis qu’il manque, dans la Russie de Poutine, des objections à la croissance nucléaire. Au cours de l’année écoulée, une série d’incidents militaires graves a généré de l’anxiété parmi la population et même dans l’armée. Dans d’autres secteurs des forces armées russes, le mécontentement, sinon l’envie, s’est propagé en raison de la part excessive du budget de l’État réservée au développement des armes nucléaires.

Les énormes allocations pour les armes nucléaires aggravent également les inégalités au sein de la Fédération de Russie et contraignent les services publics fondamentaux à de grands sacrifices. Les mécontentements régionaux aussi s’amplifient. Lors de l’incident du Burevestnik, les Moscovites ont été invités à rester chez eux pendant quelques jours, tandis que les citoyens de la région d’Arkhangelsk, exposés pleinement aux radiations, n’ont reçu aucun avertissement. La course aux armements a provoqué des tensions dans la société et l’armée russes, ce qui pourrait conduire le gouvernement à ralentir son rythme et à revenir à une politique de contrôle sur les armements et de désarmement.

 

Le rôle de l’Église

L’abolition des armes nucléaires est le but de la doctrine de l’Église depuis l’encyclique Pacem in terris de saint Jean XXIII, en 1963. Deux ans plus tard, le Concile Vatican II, réfléchissant sur les armes nucléaires dans Gaudium et spes (GS), a déclaré que « tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation » (GS 80). En outre, le Concile a condamné la course aux armements nucléaires, ainsi que les ordres immoraux et l’obéissance aveugle, et a exhorté à considérer le sujet de la guerre « avec une mentalité complètement nouvelle ». Ces principes restent au cœur de l’enseignement de l’Église sur la guerre à l’ère nucléaire. Chaque catholique devrait les connaître et les placer aux côtés du principe du caractère sacré de la vie humaine (de la conception à la mort naturelle).

Vingt ans plus tard, les évêques des États-Unis, inspirés par le discours que saint Jean-Paul II adressa à l’Assemblée générale des Nations Unies en 1982, ont soutenu une acceptation conditionnelle de la dissuasion nucléaire, mais les conditions qu’ils ont établies – en particulier la destination des arsenaux d’armes nucléaires au seul but de la dissuasion – ne sont plus respectées aujourd’hui. Pendant plusieurs années, les diplomates du Vatican ont protesté dans les forums internationaux, affirmant que la dissuasion avait été utilisée pour couvrir l’incapacité des États dotés d’armes nucléaires à entreprendre de nouveau le désarmement.

En 2017, lors d’une conférence au Vatican, le pape François a ouvertement condamné la dissuasion, déclarant, en référence aux armes nucléaires, qu’« il faut condamner fermement la menace de leur usage, ainsi que leur possession ». La première chose à faire est de sensibiliser toute l’Église à cet enseignement, du sommet jusqu’aux simples fidèles. La condamnation de la dissuasion par l’Église et son soutien de l’abolition devraient être publiquement enseignés par les évêques, les aumôniers militaires, les agents pastoraux et les théologiens moralistes. Ils devraient trouver une place dans les conseils donnés par les enseignants, les directeurs spirituels et les pasteurs ; comme les évêques américains l’ont fait en 1983, ces thèmes pastoraux devraient être discutés ouvertement et diffusés dans les lycées et les universités, ainsi que dans la catéchèse des jeunes et des adultes.

En 1983, le débat public de la Conférence épiscopale américaine sur la pastorale a changé l’opinion d’une partie considérable de la population catholique des États-Unis. Ce débat s’est répercuté dans les académies militaires et les universités et imposé dans le contexte des débats politiques au Congrès. Au moment où le débat sur la nouvelle course aux armements nucléaires s’intensifie, les catholiques des pays qui ont des armes nucléaires devraient être en première ligne, jetant les bases pour arrêter l’accumulation d’armes, renforcer les politiques de désarmement et œuvrer pour l’abolition définitive d’armes nucléaires.

Il faut solliciter le soutien pour des mesures visant à renforcer le TIAN et à encourager l’entrée en vigueur du Traité, ainsi que la préparation de mécanismes de sauvegarde et de désarmement que le Traité a laissés vagues.

En outre, le Saint-Siège, en continuité avec les politiques précédentes et avec l’aide des évêques des pays qui possèdent des armes nucléaires, de leurs alliés et des « États parapluie », devra travailler en vue d’autres initiatives, telles que l’adoption du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN) et l’ouverture de négociations sur le Traité interdisant la production de matières fissiles (Fmct).

Alors que les garanties du passé tombent dans l’oubli et laissent place à la mise en œuvre de nouvelles politiques agressives, il faut espérer que grandisse dans le monde entier l’opposition du public à la folie du « tout est permis » à l’ère nucléaire actuelle. Les catholiques engagés peuvent et doivent certainement prendre position quand se produisent des événements ahurissants, tels que la récente explosion du Burevestnik / Skyfall, ou dans les controverses sur le financement des activités de test et de développement de l’arsenal nucléaire.

Les groupes de laïcs – tels que Pax Christi, Pax Romana et Caritas Internationalis –, comme aussi les commissions nationales et diocésaines de Justice et Paix devraient parler de ces questions à leurs affiliés et leur faire connaître l’enseignement relatif de l’Église. Comme dans les années 1980, le moment est venu pour les catholiques et pour tous les chrétiens de rejoindre tous les hommes et femmes de bonne volonté et dire « non » à la guerre nucléaire.

Traduction Sœur Pascale Nau op