ÊTRE MÉDITERRANÉEN. Frères et citoyens de la « Mare Nostro »
Last Updated Date : 28 mai 2020
Published Date:16 avril 2020

Dans l’après-midi du 1er février à Rome, au siège de « La Civiltà Cattolica », le Secrétaire d’État du Saint-Siège, Card. Pietro Parolin, et le président du Conseil des ministres, prof. Giuseppe Conte, ont présenté le livre Essere mediterranei. Fratelli e cittadini del « Mare Nostro » (Être méditerranéen. Frères et citoyens de la « Mare Nostro »). Cette réunion a été animée par le rédacteur en chef de notre revue et éditeur du livre, le P. Antonio Spadaro sj. Nous rapportons ci-dessous l’intervention du Cardinal[1].

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J’adresse un salut cordial au Premier ministre, le prof. Giuseppe Conte, et à toutes les personnes présentes.

La Civilta Cattolica souscrire

Je remercie le directeur de La Civiltà Cattolica, P. Antonio Spadaro, pour l’aimable invitation à participer à cette rencontre et à partager avec vous quelques réflexions sur les deux livres que nous vous présentons aujourd’hui. Le premier a pour titre Essere mediterranei. Fratelli e cittadini del « Mare Nostro » et le second s’intitule Fratellanza (Fraternité)[2]. Les deux sont une expression du travail culturel de La Civiltà Cattolica.

Je profite de cette occasion pour féliciter la revue, qui célèbre cette année ses 170 ans d’existence et de service à l’Église et au Pape. C’est l’un des plus anciennes revues du monde et véritablement « unique en son genre[3] ». Je fais miennes les souhaits que saint Jean XXIII a adressés aux jésuites de la revue le 9 février 1963 : qu’il devienne « plus jeune en vieillissant[4] » !

 

La « vision méditerranéenne » et la perspective de la fraternité

Le thème d’aujourd’hui est la Méditerranée : un lieu d’échange et de communication spirituelle, synonyme de rencontre, et parfois aussi de conflit, entre les peuples et les cultures des trois continents qui l’entourent.

Ce soir, nous voulons la considérer sous l’angle de l’événement que la Conférence épiscopale italienne va promouvoir à Bari ce mois-ci, sous le titre « La Méditerranée, une frontière de paix ». Le volume de La Civiltà Cattolica est une contribution importante au débat sur le thème de la Mare nostrum en cette phase historique marquée par la turbulence politique et sociale. Il recueille des écrits d’une vingtaine d’universitaires, de chercheurs et de journalistes, dont certains proviennent de divers pays méditerranéens. Les voix écoutées dans ces pages sont catholiques, orthodoxes, juives et islamiques. Il n’est pas possible de parler de la Méditerranée sans inclure toutes ces voix ensemble. Ce serait transformer le son d’un orchestre en chant de soliste.

Dans son introduction, le P. Antonio Spadaro parle d’une « vision » méditerranéenne « à la fois théologique et historique », façonnée par les « trajectoires politiques, économiques et culturelles qui, au fil des siècles, se sont ouvertes par terre et par mer ». En effet, la Méditerranée « a été et est capable de générer des valeurs, des symboles, des couleurs, des saveurs, des architectures, des langues et des sensibilités insoupçonnées et harmonieuses, malgré la différence des histoires et malgré la présence de conflits : de l’Espagne à la Grèce, du Maroc au Liban, de Malte à l’Albanie[5] ».

Page après page, le lecteur est confronté aux perspectives et aux graves problèmes du parcours de l’homme vers la fraternité, considérée comme un horizon possible. De fait, c’est précisément la reconnaissance de la fraternité qui change la perspective de la lecture et conduit à une réflexion sur le concept de citoyenneté qui « repose sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre desquels chacun jouit de la justice[6] ».

L’ouvrage regarde, en effet, la Méditerranée à partir d’une date précise : le 4 février de l’année dernière, quand le Saint-Père et le Grand Imam de l’Université d’Al-Azhar, Cheikh Ahmed Al-Tayyeb, ont signé, à Abou Dhabi, le Document sur la Fraternité Humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune, un texte significatif qui mérite d’être compté parmi les efforts créatifs pour sauvegarder la paix. Ainsi, la fraternité trouve dans la Méditerranée des trois monothéismes un sens profond, et le volume que nous présentons a l’avantage de faire entendre les attentes, les espoirs et les préoccupations de tous les pays côtiers, sans exclure aucun.

La perspective de fraternité se manifeste aussi dans l’attention portée aux réfugiés et aux migrants, d’autant plus que le premier voyage apostolique du pape François a été au cœur de la Méditerranée, avec la visite à Lampedusa, le 8 juillet 2013. En cette occasion, le Saint-Père a reproposé une question fondamentale de l’Écriture : « “Caïn, où est ton frère ?”. Le rêve d’être puissant – dit le Pape – d’être grand comme Dieu, ou plutôt d’être Dieu, génère une chaîne d’erreurs, qui est une chaîne de mort, porte à verser le sang du frère […] ; nous ne sommes plus capables non plus de nous garder les uns les autres[7] ».

Si la perspective est celle de Caïn, la Méditerranée ne peut devenir qu’un grand cimetière, comme l’a dit à plusieurs reprises le Pape [8], pour qui, nous sommes au contraire appelés à briser la logique de Caïn et à nous reconnaître et nous protéger mutuellement comme des frères. Le risque est toujours de faire de l’autre un concurrent, un ennemi à combattre et non un frère[9].

Dès le début de son pontificat, la fraternité a été un thème important pour le pape François : « Prions toujours pour nous : l’un pour l’autre. Prions pour le monde entier afin qu’advienne une grande fraternité[10] », pour qu’il y ait « un chemin de fraternité, d’amour, de confiance entre nous[11] », a-t-il dit en regardant pour la première fois depuis la loggia de la basilique Saint-Pierre immédiatement après l’élection.

Dans la perspective à laquelle le pape François nous a introduits dans son ministère plein de gestes emblématiques, on comprend que les termes « méditerranéen » et « fraternité » forment un binôme.

Or, c’est précisément au Document sur la fraternité qu’est dédié l’autre volume que nous présentons ce soir et qui a été publié sous le patronage du Haut comité pour la fraternité humaine, un comité composé de leaders religieux, de spécialistes dans le domaine de l’éducation et de personnalités du monde de la culture qui se consacrent au partage du message de compréhension mutuelle et de paix du Document. Le Haut Comité est présidé par Son Éminence le Card. Miguel Ángel Ayuso Guixot, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, qui a signé la préface du livre.

Certes, le Document sur la fraternité est porteur d’une vision du monde plus large qu’en Méditerranée. Je me souviens que le Saint-Père en a fait don au Patriarche suprême des bouddhistes en Thaïlande et l’a mentionné à plusieurs reprises au Japon. Cependant, dans le Document, son application à la perspective méditerranéenne et aux problèmes particuliers qui la concernent reste claire, à commencer par la nécessité d’une idée commune de citoyenneté, fondamentale pour la vie ensemble, notamment entre musulmans et chrétiens.

 

La citoyenneté : de Jean-Paul II au pape François

L’un des axes de réflexion du Document sur la Fraternité Humaine est la citoyenneté. Pour l’Église catholique, c’est le point de départ d’un chemin engagé avec la Déclaration conciliaire Nostra aetate et du parcours méditerranéen vers la citoyenneté commune, commencé il y a 29 ans, lorsque Saint Jean-Paul II a convoqué le Synode spécial pour le Liban.

Le Synode pour le Liban fut convoqué le 12 juin 1991, quand la situation dans le pays était dramatique, et l’invitation à toutes les autres Églises et Communautés ecclésiales d’y participer, afin de discerner les priorités spirituelles et pastorales à promouvoir dans ce contexte particulier, était d’une grande importance. Puisqu’il s’agissait de la reconstruction matérielle et spirituelle du pays, Jean-Paul II étendit l’invitation également aux communautés musulmanes et druzes, et elles l’acceptèrent. À la suite des travaux synodaux, Jean-Paul II a publié l’Exhortation Une espérance nouvelle pour le Liban, dont je voudrais maintenant souligner deux points.

Le premier concerne la citoyenneté. « Il est évident – écrivait Jean-Paul II – que les chrétiens du Liban, comme tous leurs concitoyens, espèrent jouir des conditions nécessaires à l’épanouissement de leur personne, de leur famille, dans le respect de leurs traditions culturelles et spirituelles. En particulier, ils aspirent à la tranquillité, à la prospérité, à une réelle reconnaissance des libertés essentielles, celles qui sauvegardent toute dignité humaine et qui permettent la pratique de la foi ; ils aspirent à un respect sincère de leurs droits et de ceux des autres ; enfin à une justice qui consacre l’égalité de tous devant la loi et qui permet à chacun de prendre sa part de responsabilité dans la vie sociale[12] ».

Le second concerne le rapport des chrétiens du Moyen-Orient avec la culture arabe. Le Pape a écrit : « Je voudrais insister sur la nécessité pour les chrétiens du Liban de maintenir et de resserrer leurs liens de solidarité avec le monde arabe. Je les invite à considérer leur insertion dans la culture arabe, à laquelle ils ont tant contribué, comme un lieu privilégié pour mener, de concert avec les autres chrétiens des pays arabes, un dialogue authentique et profond avec les croyants de l’Islam. Vivant dans une même région, ayant connu dans leur histoire des heures de gloire et des heures de détresse, chrétiens et musulmans du Moyen-Orient sont appelés à construire ensemble un avenir de convivialité et de collaboration, en vue du développement humain et moral de leurs peuples[13] ».

En 2010, le pape Benoît XVI présida, du 10 au 24 octobre, un nouveau Synode, cette fois pour tout le Moyen-Orient. L’Exhortation apostolique Ecclesia in Medio Oriente confirme cette indication. Benoît XVI a, en effet, écrit : « Les catholiques du Moyen-Orient dont la majorité sont des citoyens natifs de leur pays, ont le devoir et le droit de participer pleinement à la vie nationale en œuvrant à l’édification de leur patrie. Ils doivent jouir d’une pleine citoyenneté et ne pas être traités en citoyens ou en croyants mineurs. Comme par le passé où, pionniers de la renaissance arabe, ils ont été partie intégrante de la vie culturelle, économique et scientifique des diverses civilisations de la région, ils désirent aujourd’hui, encore et toujours, partager avec les musulmans leurs expériences en apportant leur contribution spécifique[14] ».

En 2014, le pape François a voulu consacrer un consistoire spécial au Moyen-Orient, juste au moment où de terribles nouvelles concernant des communautés entières, y compris la communauté chrétienne de Mossoul, arrivaient de ces terres. À cette occasion, le Saint-Père a averti qu’« un grand nombre de nos frères sont persécutés et ont dû quitter leurs maisons, parfois brutalement ». Il a poursuivi : « Il semble que l’on ait perdu la conscience de la valeur de la vie humaine, il semble que la personne ne compte pas et que l’on peut la sacrifier à d’autres intérêts. Et tout cela, malheureusement, dans l’indifférence de nombreuses personnes[15] ».

 

Les étapes vers le Document signé à Abou Dhabi

La réflexion sur la question de la citoyenneté est aussi menée à cette époque dans le milieu islamique et, en particulier, dans la prestigieuse Université d’Al-Azhar.

Nous savons que, même si la première Constitution islamique – celle de Médine, attribuée à Mahomet, dans le texte reçu par ibn Ishaq – ne discrimine pas sur la base de différentes appartenances religieuses, dès les premiers siècles le concept de « protection » a été affirmé. Les peuples du Livre, c’est-à-dire les monothéistes non musulmans, avaient droit à être protégés, en échange du paiement de la taxe de capitation, mais pas à une citoyenneté égale, qui était limitée de diverses façons selon les lieux et les époques. Le statut du dhimma, c’est-à-dire le pacte de protection entre le gouvernement musulman et les sujets non musulmans, a entraîné des conséquences importantes pour l’identité collective et la conscience de communautés entières.

Le concept de « nation », qui, jusqu’au 19e siècle, n’existait pas en arabe, a toujours été interprété en termes ethniques ou religieux. Maintenant, l’importante institution sunnite d’Al-Azhar la configure en termes géographiques, dans le cadre de la patrie commune, où les gens peuvent vivre ensemble, sur un pied d’égalité, sans subordination ethniques ou religieuses.

En 2015, il y eut l’importante Rencontre sur « Terrorisme et fondamentalisme », organisée par l’Université islamique d’Al-Azhar, ainsi que beaucoup d’autres initiatives sur ce thème dans le monde islamique.

La dénonciation du terrorisme a été suivie, en mars 2017, d’un important colloque, deux jours de discours et de débats, sur le thème de la citoyenneté. Plus de 600 délégués, y compris des politiciens, des universitaires, des leaders religieux chrétiens et musulmans de 50 pays, se sont réunis pour cette Conférence sur « Liberté, citoyenneté, diversité et intégration » au Caire, organisée conjointement par l’Université d’Al-Azhar et le Conseil des sages musulmans basé à Abou Dhabi. Ils ont signé la Déclaration de coexistence mutuelle islamo-chrétienne, qui condamne le recours à la violence au nom de la religion et indique dans le principe de citoyenneté le critère à appliquer pour assurer la coexistence pacifique et fructueuse entre les personnes appartenant à des confessions et communautés religieuses différentes.

Le Grand Imam d’Al-Azhar a lui-même exposé le contenu et donné la clé d’interprétation de la Déclaration, en rappelant la nécessité d’appliquer les principes de citoyenneté, d’égalité et d’État de droit pour lutter contre la discrimination et les mauvais traitements. De nombreuses voix dans le camp chrétien se sont alors élevées pour souligner la signification historique de ces paroles.

Dans le premier article de la Déclaration, il est question de « l’égalité des droits des musulmans et des chrétiens dans leur pays, les considérant comme une unique umma/nation ». L’article 6 déclare que l’ambition est de promouvoir un nouveau partenariat, « un nouveau contrat entre les citoyens des pays arabes, musulmans, chrétiens ou d’autres croyances ». Ce contrat est basé sur « la reconnaissance mutuelle, la citoyenneté et la liberté ».

Cela a conduit au voyage du pape François au Caire, où il est intervenu à la Conférence organisée par l’Université d’Al-Azhar le 28 avril 2017. L’évènement est largement traité dans le Fratellanza, qui contient, enfin, la traduction italienne du discours prononcé par le Grand Imam lors de la rencontre interreligieuse à Abou Dhabi le 4 février 2019. La perspective de la fraternité a d’ailleurs été évoquée par le Saint-Père dans cette même salle : « l’unique alternative à la civilisation de la rencontre, c’est la barbarie de la confrontation, il n’y en a pas d’autre. Et pour s’opposer vraiment à la barbarie de celui qui souffle sur la haine et incite à la violence, il faut accompagner et faire mûrir des générations qui répondent à la logique incendiaire du mal par la croissance patiente du bien : des jeunes qui, comme des arbres bien plantés, sont enracinés dans le terrain de l’histoire et, grandissant vers le Haut et à côté des autres, transforment chaque jour l’air pollué de la haine en oxygène de la fraternité[16] ».

C’est la demande d’un saut de qualité et de sensibilisation. La pratique séculaire de la protection des minorités a introduit cette prise de conscience dans la vie et la culture, y compris des personnes protégées. C’est aussi pour cette raison que j’ai moi-même noté, au Consistoire de 2014, que « Les catholiques, comme un petit troupeau, ont la vocation d’être un levain dans la masse. Ces derniers, unis entre eux et avec les fidèles des autres Églises et confessions chrétiennes, et en collaboration avec ceux qui appartiennent à d’autres religions, en particulier avec les musulmans, sont appelés à être des artisans de paix et de réconciliation et, sans céder à la tentation de chercher à être sauvegardés ou protégés par les autorités politiques ou militaires en place pour “garantir” leur survie, ils doivent offrir une contribution irremplaçable aux sociétés respectives qui se trouvent dans un processus de transformation vers la modernité, la démocratie, l’État de droit et le pluralisme[17] ».

J’ai indiqué seulement quelques-unes des étapes du chemin qui a permis d’arriver à Abou Dhabi. Nous avons perçu dans beaucoup des mobilisations qui ont traversé l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient l’année dernière le désir de se sentir citoyens. L’Assemblée des patriarches et des évêques catholiques du Liban et le patriarche chaldéen, S. B. Card. Louis Raphael I Sakos, en ont parlé en termes de dépassement du confessionnalisme politique qui afflige tant ces pays et à cause de laquelle beaucoup ont du mal à sentir leur commune identité nationale.

La citoyenneté est donc le point d’arrivée du Document sur la Fraternité Humaine, mais c’est aussi une exigence qui concerne les pays de la rive nord de la Méditerranée. Les pays avec une tradition démocratique ancienne sont confrontés à des défis tout aussi complexes, également liés à l’espace public, mais dans un autre sens, à commencer par l’accueil et l’intégration des migrants. Par exemple, dans le débat sur le rapport entre la migration et le développement, la contribution des migrants au progrès des pays de destination n’a pas été pleinement reconnue. Dans ce contexte aussi, il faudrait mieux aborder la question de la citoyenneté, qui reste le mot-clé pour encourager un processus d’intégration sain de ceux qui débarquent sur les côtes européennes et pour éviter les phénomènes de ghettoïsation, qui ne sont rien d’autre que l’incubateur de nouvelles violences.

 

La Méditerranée et ses crises aujourd’hui

Le langage et la perspective communs que le Document sur la Fraternité Humaine offre à tous permettent aux chrétiens, aux juifs et aux musulmans de rechercher une lecture commune des problèmes. L’idée qu’une nation doit être religieusement compacte persiste encore aujourd’hui dans le confessionnalisme politique, comme si les communautés religieuses individuelles étaient effectivement des nations au sens moderne du terme. Cette confusion terminologique a effacé, dans de nombreux pays d’Orient, le sentiment d’appartenance nationale, de citoyenneté, réduisant ainsi les minorités religieuses à des « nations minoritaires » d’un même pays.

Il s’agit d’un processus né à l’époque de la décolonisation, quand on cherchait à répondre aux attentes de justice sociale et de redistribution des ressources, en un moment historique de changement social radical, marqué par un processus significatif d’urbanisation qui a caractérisé toutes les rives de la Méditerranée. Cependant, l’incapacité à répondre aux attentes de la population a, d’une part, provoqué la militarisation des gouvernements et, d’autre part, favorisé l’émergence d’une nouvelle opposition, l’« islam politique », également fondé sur l’idée que la justice sociale viendrait avec l’application de la charia, la loi islamique.

La confrontation politique s’est rapidement orientée vers une confrontation amère entre le panarabisme et le panislamisme, dont les caractéristiques extrêmes émergent dans la tragédie syrienne. Le livre Essere mediterranei en rend largement compte, en mettant l’accent sur le fait que les soulèvements populaires de 2011, qui appelaient à la liberté, la démocratie et la dignité, ont été remplacés par une lutte acharnée entre un nationalisme répressif et des tendances panislamistes qui ont atteint différentes formes de terrorisme djihadiste. Je voudrais rappeler que les partisans des manifestations pacifiques ont été parmi les victimes des violences contraires.

En Syrie, comme dans d’autres pays touchés par ce qui a été défini comme le « printemps arabe », les communautés chrétiennes, privées de citoyenneté égale depuis des siècles, ont à juste titre craint pour leur sort en raison de la férocité inhabituelle de l’action terroriste à leur encontre, dont témoignent les nombreuses attaques et massacres en Égypte, la déportation de Mossoul et la destruction par bulldozer du couvent syrien de Mar Elian.

Il faut donc être vigilant. Il ne s’agit pas d’invoquer la « protection » de l’une ou l’autre communauté religieuse par le pouvoir mais de garantir des droits fondamentaux aux personnes qui font partie d’une même famille humaine. Le lieu approprié pour la défense des chrétiens est la protection de la personne et le respect des droits de l’homme, en particulier ceux de la liberté religieuse et de la liberté de conscience.

« C’est précisément pour cette raison qu’il est nécessaire de promouvoir et de développer le concept de “citoyenneté” comme point de référence pour la vie sociale, en garantissant les droits de tous les citoyens au moyen d’instruments juridiques adéquats[18] ». D’un autre côté, là où la citoyenneté n’est pas suffisamment protégée, la société finit facilement par se polariser et les terroristes prospèrent sous ces pouvoirs qui, dans le conflit syrien, ont poussé « les franges les plus frustrées de la population à se réfugier sous les drapeaux noirs de l’islam fondamentaliste. D’où la tentation, de la part de ceux qui sont relégués au rang de “minorités”, de confier complètement leur destin à des régimes considérés comme un rempart de protection contre le terrorisme[19] ».

En Syrie, on reste très inquiet à cause de la tragédie humanitaire d’Idlib, qui a poussé le Saint-Père à écrire une lettre, datée du 28 juin 2019, au président Bashar Hafez Al-Assad. Le pape François avait déjà écrit au président en décembre 2016, l’appelant à protéger les civils pris au piège dans la bataille d’Alep. François lui a de nouveau demandé de faire tout son possible pour arrêter la catastrophe humanitaire, pour protéger la population sans défense, en particulier les plus faibles, conformément au droit humanitaire international. Plus de 3 millions de personnes vivent dans la région d’Idlib, y compris 1,3 million déplacées à l’intérieur du pays, contraintes par le long conflit de trouver refuge dans cette zone qui est restée hors du contrôle du gouvernement.

Dans sa lettre, le Saint-Père a utilisé le mot « réconciliation » à trois reprises : c’est son objectif, pour le bien de ce pays et de sa population sans défense. Le pape François a encouragé le président syrien à faire des gestes significatifs : il a cité, par exemple, les conditions d’un retour en toute sécurité des exilés et des personnes déplacées et pour tous ceux qui veulent rentrer dans le pays après avoir été contraints de l’abandonner. Il a aussi évoqué la libération des détenus et l’accès des familles aux informations concernant leurs proches.

La citoyenneté reste, cependant, un enjeu crucial pour résoudre des problèmes auxquels sont confrontés les pays du Moyen-Orient, un contexte dans lequel les chrétiens ont certainement un rôle décisif à jouer, à commencer par le cas particulier du Liban.

Aujourd’hui, le Liban est témoin d’une nouvelle page de l’histoire, où le peuple a rejeté l’instrumentalisation des divisions sectaires et démontre sa capacité à surmonter les adhésions confessionnelles et partisanes traditionnelles pour embrasser la loyauté civique envers la nation, véritable pierre angulaire sur laquelle le pays a été fondé il y a 100 ans, comme l’a souligné, entre autres, la Déclaration finale de l’Assemblée des patriarches et des évêques catholiques au Liban tenue le 15 novembre 2019. Ici aussi, la voie de sortie semble être de renforcer les principes fondateurs de l’égalité des citoyens et leurs droits politiques et civils, tout en respectant les garanties pour chaque communauté. Malgré les difficultés, le Liban reste le dernier rempart d’une « démocratie » arabe qui accueille, reconnaît et vit quotidiennement le vivre-ensemble d’une pluralité de communautés ethnico-religieuses qui, dans divers pays, n’arrivent pas à vivre en paix. Dans ce contexte, les chrétiens doivent être des artisans d’harmonie et de renouveau au nom du bien commun, sans se laisser absorber par les tensions régionales.

À ce tableau des tensions internes et internationales s’ajoute la question israélo-palestinienne, où les difficultés persistantes de la politique intérieure israélienne – qui va recourir à des élections anticipées pour la troisième fois consécutive – et palestinienne viennent maintenant s’adjoindre à de nouveaux scénarios, qui devront être soigneusement évalués. Le Saint-Siège a plusieurs fois exprimé son adhésion à la solution « deux États pour deux peuples », qui doit trouver un nouvel élan de la part de la Communauté internationale.

Je voudrais brièvement évoquer la Libye, étant donné le conflit qui continue de la déchirer et qui est de plus en plus un lieu de rechute des divisions et des conflits dans le monde arabe – et au-delà –, comme le montre la récente intervention militaire de la Turquie dans le pays. Presque comme la Syrie, la Libye est devenue l’épicentre des actions militaires et des interactions avec une présence armée irrégulière, y compris terroristes. « Un tel contexte – comme le Saint-Père l’a récemment rappelé – est un terrain fertile pour cette plaie de l’exploitation et du trafic d’êtres humains, alimenté par des personnes sans scrupule qui exploitent la pauvreté et la souffrance de ceux qui fuient les situations de conflits ou de pauvreté extrême. Parmi eux, nombreux sont la proie de vraies mafias qui les détiennent dans des conditions inhumaines et dégradantes et en font des objets de tortures, de violences sexuelles, d’extorsions[20] ».

Tout ce dont nous avons parlé jusqu’à présent n’a pas pu manquer d’avoir des conséquences sur la rive nord de la Méditerranée, trouvant cependant une Europe non préparée à affronter l’arrivée de millions de réfugiés, peu consciente et peu active, qui a permis aux crises méditerranéennes de se dégrader. Cela a conduit, avec la dérive terroriste, à des tensions lourdes de conséquences sur le continent européen, comme on a pu le voir ces dernières années, et non seulement dans les pays directement face à la Méditerranée. Dans ce contexte, le scepticisme de certains pays de l’Union européenne à l’égard du processus d’élargissement dans les Balkans occidentaux risque d’ouvrir la voie à de nouvelles divisions.

Enfin, je voudrais conclure cette brève exposition par un regard vers Chypre, que le Saint-Père a mentionnée dans son discours au Corps diplomatique il y a un mois, rappelant « l’importance de soutenir le dialogue et le respect du droit international pour résoudre les “conflits gelés” qui persistent [en Europe] – pour certains, depuis des décennies – et qui exigent une solution[21] ». Le pape François a ensuite exprimé « l’encouragement du Saint-Siège aux pourparlers sur la réunification de Chypre, qui renforcerait la coopération régionale en favorisant la stabilité de toute la région méditerranéenne[22] ». C’est la voie principale, poursuivie par le dialogue, pour éviter que de nouvelles tensions commerciales ne rouvrent de vieilles blessures qui ne sont pas encore complètement guéries.

 

Conclusion

Je termine mes réflexions par une image, la même que le pape François a utilisée dans le chirographe qu’il vous a envoyé pour la célébration du 170e anniversaire de La Civiltà Cattolica : « Que l’on entende monter des pages les voix de nombreuses frontières qui s’écoutent ». Il me semble que l’expression peut s’appliquer aux pages des livres que nous présentons ce soir.

En Méditerranée et au-delà, les religions ne peuvent pas et ne doivent pas remplacer la politique, et encore moins la diplomatie. Toutefois, il est malheureusement vrai aussi que, dans le passé, les religions se sont révélées très utiles à ceux qui voulaient s’en servir contre d’autres, à des fins impérialistes, hégémoniques ou coloniales, pour diviser et non pour unir.

 

 

[1]Les textes des discours du président Conte et du directeur sont publiés sur le site Internet de la revue :www.laciviltacattolica.it/articolo/il-card-parolin-e-il-presidente-del-consiglio-conte-a-la-civilta-cattolica.

[2]Essere mediterranei. Fratelli e cittadini del « Mare Nostro », Milan – Rome, Ancora – La CiviltàCattolica, 2020 ;Fratellanza, Rome, La CiviltàCattolica, 2020.

[3]François, Discours à la communauté des rédacteurs de la revue italienne « La Civiltà Cattolica »,14 juin 2013.

[4] Cité dans G. Sale – A. Spadaro, Il coraggio e l’audacia. Da Pio IX a Francesco.« La CiviltàCattolica » raccontata da dodici Papi 1850-2016,Milano, Rizzoli, 2017, 31.

[5]Essere mediterranei, 11.

[6]Document sur la Fraternité Humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune, Abou Dhabi, 4 février 2019.

[7]Id., Homélie à Lampeduse, 8 juillet 2013.

[8]Cf. Id., Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège pour la présentation des vœux pour la nouvelle année, 9 janvier 2020.

[9]Cf. Id., Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, 22mars 2013.

[10]Id., Premier salut et bénédiction « Urbi et Orbi », 13 mars 2013.

[11]Ibid.

[12]Jean-Paul II, S., Exhortation post-synodale Une espérance nouvelle pour leLiban, nº 17.

[13]Ibid., nº 93.

[14]Benoît XVI, Exhortation apostolique Ecclesia in Medio Oriente, nº 25.

[15]François, Paroles au Consistoire ordinaire publique, 20 octobre 2014.

[16]Id., Discours aux participants à la Conférence internationale pour la paix, Le Caire, 28 avril 2017.

[17]P. Parolin, Intervention au Consistoire ordinaire publique sur le Moyen Orient, 20 octobre 2014.

[18]A. Spadaro, « Egitto, terra di civiltà e di alleanza », Fratellanza, 56.

[19]Cf. ibid., note 9.

[20]François, Discours au Corps diplomatique,9 janvier 2020.

[21]Ibid.

[22]Ibid.