ENTRETIEN DU PAPE FRANÇOIS AVEC LES ÉDITEURS DES REVUES DE CULTURE EUROPÉENNE DES JÉSUITES
Published Date:15 juin 2022
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19 mai 2022. « Bienvenue ! Vous voyez ? Je suis dans mon nouveau fauteuil », a plaisanté le Pape, faisant allusion au fait qu’il se déplace en fauteuil roulant en raison de douleurs aux genoux. François a salué personnellement, un par un, les directeurs des revues culturelles européennes de la Compagnie de Jésus réunis en audience à la Bibliothèque privée du Palais apostolique.

Ils étaient dix en tout : P. Stefan Kiechle de Stimmen der Zeit (Allemagne), Lucienne Bittar de Choisir (Suisse), P. Ulf Jonsson de Signum (Suède), P. Jaime Tatay de Razón y fe (Espagne), P. José Frazão Correia de Brotéria (Portugal), P. Paweł Kosiński de Deon (Pologne), P. Arpad Hovarth de A Szív (Hongrie), Robert Mesaros de Viera a život (Slovaquie), Frances Murphy de Thinking Faith (Royaume-Uni) et P. Antonio Spadaro de La Civiltà Cattolica (Italie). Trois rédacteurs étaient des laïcs, dont deux femmes (pour les revue suisse et anglaise). Les autres étaient des jésuites.

La rencontre avec le Souverain Pontife était le début de leur rencontre annuelle de trois jours[1]. Le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus, le Père Arturo Sosa, a également assisté à l’audience. « Je n’ai pas préparé de discours », a commencé le Pape, « alors si vous le voulez, posez des questions. Si nous dialoguons, notre rencontre sera plus riche ».

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Saint Père, merci pour cette rencontre. Quel est le sens et la mission des revues de la Compagnie de Jésus ? Avez-vous une mission à nous confier ?

 

Il n’est pas facile de donner une réponse claire et précise. En général, bien sûr, je crois que la mission d’une revue culturelle est de communiquer. J’ajouterais cependant de communiquer de la manière la plus incarnée possible, personnellement, sans perdre la relation avec la réalité et les gens, le « face-à-face ». Par là, j’entends qu’il ne suffit pas de communiquer des idées. Vous devez communiquer des idées qui viennent de l’expérience. Pour moi, c’est très important. Les idées doivent venir de l’expérience.

Prenez l’exemple des hérésies, qu’elles soient théologiques ou humaines, car il y a aussi des hérésies humaines. Selon moi, il y a hérésie lorsque l’idée est déconnectée de la réalité humaine. D’où la phrase que quelqu’un a dite – Chesterton, si je me souviens bien – que « l’hérésie est une idée devenue folle ». Elle est devenue folle parce qu’elle a perdu sa racine humaine.

La Compagnie de Jésus ne doit pas chercher à communiquer des idées abstraites. Elle entend plutôt communiquer de l’expérience humaine à travers les idées et le raisonnement : l’expérience, donc. On discute des idées. La discussion, c’est bien ; mais pour moi, ce n’est pas assez. C’est la réalité humaine qui est discernée. Le discernement est ce qui compte vraiment. La mission d’une publication jésuite ne peut pas être seulement de discuter, mais elle doit surtout aider au discernement qui mène à l’action.

Or, parfois, pour discerner, il faut jeter une pierre ! Si vous jetez une pierre, les eaux s’agitent, tout bouge et vous pouvez discerner. Mais, si au lieu de lancer une pierre, vous lancez… une équation mathématique, un théorème, alors il n’y aura pas de mouvement et donc pas de discernement.

Remarquez que ce phénomène d’idées abstraites sur l’humain est ancien. Elle caractérisait, par exemple, la scolastique décadente, une théologie des idées pures, totalement éloignée de la réalité du salut, qui est la rencontre avec Jésus-Christ. C’est pourquoi une revue culturelle doit travailler sur la réalité, qui est toujours supérieure à l’idée. Puis, si la réalité est scandaleuse, c’est encore mieux.

Par exemple, j’ai récemment rencontré le « Groupe de Santa Marta » qui travaille sur la scandaleuse réalité de la traite des êtres humains. Et cela nous émeut, nous touche et nous fait avancer. En revanche, les idées abstraites sur l’asservissement des personnes n’émeuvent personne. Vous devez partir de l’expérience et de son récit.

C’est le principe que je voulais vous dire et que je vous ai recommandé : la réalité est supérieure à l’idée, et vous devez donc livrer des idées et des réflexions qui découlent de la réalité.

Quand vous entrez dans le monde des idées seules et vous vous éloignez de la réalité, vous finissez dans le ridicule. Les idées se discutent, la réalité se discerne. Le discernement est le charisme de la Compagnie. À mon avis, c’est le premier charisme de la Compagnie, et c’est ce sur quoi la Compagnie doit continuer à se concentrer, y compris en réalisant les revues culturelles. Ces revues doivent aider et favoriser le discernement.

 

 

La Compagnie est présente en Ukraine, qui fait partie de ma Province. Nous vivons une guerre d’agression. Nous en parlons dans nos revues. Quel est votre conseil pour communiquer la situation que nous vivons ? Comment pouvons-nous contribuer à un avenir pacifique ?

 

Pour répondre à cette question, il faut s’éloigner du schéma habituel du « Petit Chaperon rouge » : le Petit Chaperon rouge était bon, et le loup était le méchant. Ici, il n’y a pas de bons et de méchants métaphysiques, de façon abstraite. Quelque chose de global émerge en ce moment, avec des éléments qui sont très imbriqués les uns dans les autres. Quelques mois avant le début de la guerre, j’ai rencontré un chef d’État, un homme sage, qui parle très peu, vraiment très sage. Or, après avoir parlé des choses dont il voulait parler, il m’a dit qu’il était très préoccupé par la façon dont l’OTAN évoluait. Je lui ai demandé pourquoi, et il m’a répondu : « Ils aboient aux portes de la Russie. Et ils ne comprennent pas que les Russes sont impériaux et ne permettent à aucune puissance étrangère de les approcher ». Il a conclu : « La situation pourrait conduire à la guerre ». C’était son opinion. Le 24 février, la guerre a commencé. Ce chef d’État a su lire les signes de ce qui se passait.

Ce que nous voyons actuellement, c’est la brutalité et la férocité avec lesquelles cette guerre est menée par les troupes, généralement des mercenaires, utilisées par les Russes. Or, en réalité, les Russes préfèrent envoyer des Tchétchènes, des Syriens, des mercenaires. Toutefois, le danger est que nous ne voyons que cela, et que c’est monstrueux, et que nous ne voyons pas tout le drame qui se déroule derrière cette guerre, qui a peut-être été, d’une certaine manière, provoquée ou non. De plus, je note l’intérêt de tester et de vendre des armes. C’est très triste, mais en fin de compte, c’est ce qui est en jeu.

Quelqu’un peut me dire à ce stade : mais vous êtes pro-Poutine ! Non, je ne le suis pas. Il serait simpliste et erroné de dire une telle chose. Je suis simplement contre la réduction de la complexité à la distinction entre les bons et les méchants sans raisonnement sur les racines et les intérêts, qui sont très complexes. Alors que nous voyons la férocité, la cruauté des troupes russes, nous ne devons pas oublier les problèmes, afin d’essayer de les résoudre.

C’est vrai aussi que les Russes pensaient que tout serait terminé en une semaine. Mais ils ont fait un mauvais calcul. Ils ont trouvé un peuple courageux, un peuple qui se bat pour survivre et qui a une histoire de lutte.

Je dois aussi ajouter que ce qui se passe actuellement en Ukraine, nous le voyons de cette façon parce que c’est plus proche de nous et que cela touche davantage nos sensibilités. Cependant, il y a d’autres pays très éloignés – pensez à certaines parties de l’Afrique, au nord du Nigeria, au nord du Congo – où la guerre est toujours en cours, et où personne ne s’en soucie. Pensez au Rwanda il y a 25 ans. Pensez au Myanmar et aux Rohingyas. Le monde est en guerre. Il y a quelques années, il m’est venu à l’esprit de dire que nous vivons la troisième guerre mondiale par morceaux. Là, pour moi aujourd’hui, la troisième guerre mondiale a été déclarée. Et c’est une chose qui devrait nous faire réfléchir. Qu’arrive-t-il à l’humanité qui a connu trois guerres mondiales en un siècle ? Je vis la première guerre dans la mémoire de mon grand-père sur le fleuve Piave. Puis la deuxième, et maintenant la troisième. Et c’est mauvais pour l’humanité ; c’est une calamité. Il faut penser qu’en un siècle, il y a eu trois guerres mondiales, avec tout le commerce des armes que cela implique !

Il y a quelques années, on a commémoré le débarquement en Normandie. Beaucoup de chefs d’État et de gouvernement ont célébré cette victoire. Personne ne s’est souvenu des milliers de jeunes gens qui sont morts sur la plage à cette occasion. Quand je suis allé à Redipuglia en 2014 pour le centenaire de la guerre mondiale – je vais vous faire une confidence –, j’ai pleuré en voyant l’âge des soldats tombés au combat. Lorsque, quelques années plus tard, le 2 novembre – chaque 2 novembre, je visite un cimetière –, je suis allé à Anzio, là aussi j’ai pleuré en voyant l’âge de ces soldats tombés au combat. L’année dernière, je suis allé au cimetière français et les tombes des jeunes hommes – chrétiens ou musulmans, car les Français ont même envoyé ceux d’Afrique du Nord pour se battre – étaient aussi celles de jeunes hommes de 20, 22, 24 ans.

Pourquoi est-ce que je dis ces choses ? Parce que j’aimerais que vos revues abordent le côté humain de la guerre. J’aimerais que vos revues parlent du drame humain de la guerre. C’est très bien de faire un calcul géopolitique, d’étudier les choses en profondeur. Vous devez le faire parce que c’est votre travail. Mais essayez aussi de transmettre le drame humain de la guerre. Le drame humain de ces cimetières, le drame humain des plages de Normandie ou d’Anzio, le drame humain d’une femme chez qui le facteur frappe à la porte et lui donne une lettre la remerciant d’avoir donné à la patrie un fils, qui est un héros de la patrie… Et ainsi elle reste seule. Réfléchir à cela aiderait beaucoup l’humanité et l’Église. Faites vos réflexions socio-politiques, mais ne négligez pas la réflexion humaine sur la guerre.

Revenons à l’Ukraine. Tout le monde ouvre son cœur aux réfugiés, aux exilés ukrainiens, qui sont en général des femmes et des enfants. Les hommes sont restés au combat. Lors de l’audience de la semaine dernière, les épouses de deux soldats ukrainiens qui se trouvaient dans l’aciérie d’Azovstal sont venues me demander d’intercéder pour qu’ils soient sauvés. Nous sommes tous très sensibles à ces situations dramatiques. Ce sont des femmes avec des enfants, dont les maris se battent là-bas. Des femmes jeunes et belles. Mais je me demande : que se passera-t-il lorsque l’enthousiasme pour les aider disparaîtra ? Car, les choses sont en train de se refroidir, et qui s’occupera de ces femmes ? Nous devons regarder au-delà de l’action concrète du moment et voir comment nous allons les soutenir pour qu’elles ne tombent pas dans le trafic, qu’elles ne soient pas utilisées, car les vautours tournent déjà.

L’Ukraine est experte dans le fait de subir l’esclavage et la guerre. C’est un pays riche qui a toujours été découpé, déchiré par la volonté de ceux qui voulaient s’en emparer pour l’exploiter. C’est comme si l’histoire avait prédisposé l’Ukraine à être un pays héroïque. Voir cet héroïsme nous touche au cœur. Un héroïsme qui va de pair avec la tendresse ! En fait, lorsque les premiers jeunes soldats russes sont arrivés – ensuite, ils ont envoyé des mercenaires –, mandatés pour effectuer une « opération militaire », comme ils l’ont dit, sans savoir qu’ils allaient faire la guerre, ce sont les femmes ukrainiennes elles-mêmes qui se sont occupées d’eux lorsqu’ils se sont rendus. Une grande humanité, une grande tendresse. Des femmes courageuses. Des gens courageux. Un peuple qui ne craint pas de se battre. Un peuple qui travaille dur et qui est en même temps fier de sa terre. Gardons à l’esprit l’identité ukrainienne à l’heure actuelle. C’est ce qui nous touche : voir un tel héroïsme. Je voudrais vraiment insister sur ce point : l’héroïsme du peuple ukrainien. Ce que nous avons sous les yeux est une situation de guerre mondiale, d’intérêts globaux, de ventes d’armes et d’appropriation géopolitique, qui martyrise un peuple héroïque.

Je voudrais ajouter encore un autre élément. J’ai eu une conversation de quarante minutes avec le patriarche Kirill. Dans la première partie, il m’a lu une déclaration dans laquelle il donnait des raisons pour justifier la guerre. Quand il a terminé, je suis intervenu et lui ai dit : « Frère, nous ne sommes pas des clercs d’État ; nous sommes des bergers du peuple ». Je devais le rencontrer le 14 juin à Jérusalem pour parler de nos affaires. Mais avec la guerre, d’un commun accord, nous avons décidé de reporter la rencontre à une date ultérieure, afin que notre dialogue ne soit pas mal compris. J’espère le rencontrer lors d’une assemblée générale au Kazakhstan en septembre. J’espère pouvoir le saluer et parler un peu avec lui en tant que pasteur.

 

 

Quels signes de renouveau spirituel voyez-vous dans l’Église ? En voyez-vous ? Y a-t-il des signes de vie nouvelle et fraîche ?

 

Il est très difficile d’envisager un renouveau spirituel en utilisant des schémas très démodés. Nous devons renouveler notre façon de voir la réalité, de l’évaluer. Dans l’Église européenne, je vois davantage de renouveau dans les choses spontanées qui surgissent : mouvements, groupes, nouveaux évêques qui se souviennent qu’il y a un Concile derrière eux. Car le Concile dont certains pasteurs se souviennent le mieux est le concile de Trente. Et ce que je dis n’est pas une absurdité.

Le restaurationnisme est venu bâillonner le Concile. Le nombre de groupes de « restaurateurs » – par exemple, il y en a beaucoup aux États-Unis – est impressionnant. Un évêque argentin m’a dit qu’on lui avait demandé d’administrer un diocèse qui était tombé entre les mains de ces « restaurateurs ». Ils n’avaient jamais accepté le Concile. Il y a des idées, des comportements qui découlent d’un restaurationnisme qui, fondamentalement, n’a pas accepté le Concile. Le problème est précisément ceci : dans certains contextes, le Concile n’a pas encore été accepté. Il est également vrai qu’il faut un siècle pour qu’un Concile prenne racine. Nous avons encore quarante ans pour le faire prendre racine, alors !

Les signes de renouveau sont aussi les groupes qui donnent un nouveau visage à l’Église par le biais de l’aide sociale ou pastorale. Les Français sont très créatifs en la matière.

Vous n’étiez pas encore nés, mais j’ai assisté en 1974 à l’épreuve du Père Général Pedro Arrupe dans la XXXIIe Congrégation Générale. A cette époque, il y avait une réaction conservatrice pour bloquer la voix prophétique d’Arrupe ! Aujourd’hui, pour nous, ce Général est un saint ; mais il a dû subir beaucoup d’attaques. Il était courageux parce qu’il a osé franchir le pas. Arrupe était un homme d’une grande obéissance au Pape. Une grande obéissance. Et Paul VI l’a compris. Le meilleur discours jamais écrit par un Pape à la Compagnie de Jésus est celui que Paul VI a prononcé le 3 décembre 1974. Or, il l’a écrit à la main. Il y a les originaux. Le prophète Paul VI a eu la liberté de l’écrire. D’autre part, des personnes liées à la Curie ont en quelque sorte alimenté un groupe de jésuites espagnols qui se considéraient comme les vrais « orthodoxes » et s’opposaient à Arrupe. Paul VI n’est jamais entré dans ce jeu. Arrupe avait la capacité de voir la volonté de Dieu, combinée à une simplicité enfantine dans son adhésion au Pape. Je me souviens qu’un jour, alors que nous prenions le café en petit groupe, il est passé et a dit : « Allons-y, allons-y ! Le Pape est sur le point de passer, saluons-le ! ». Il était comme un garçon ! Avec cet amour spontané !

Un jésuite de la province de Loyola s’était particulièrement retourné contre le père Arrupe, rappelons-le. Il a été envoyé dans divers endroits et même en Argentine, et a toujours causé des problèmes. Il m’a dit un jour : « Tu es quelqu’un qui ne comprend rien. Mais les vrais coupables ce sont le père Arrupe et le père Calvez. Le plus beau jour de ma vie sera celui où je les verrai pendus à la potence sur la place Saint-Pierre ». Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ? Pour vous faire comprendre ce qu’était la période post-conciliaire. Or, cela se produit à nouveau, notamment avec les traditionalistes. C’est pourquoi il est important de sauver ces figures qui ont défendu le Concile et la loyauté envers le Pape. Nous devons revenir à Arrupe : il est une lumière de cette époque qui nous éclaire tous. Puis, c’est lui qui a redécouvert les Exercices Spirituels comme source, se libérant des formulations rigides des Epitome Instituti[2], expression d’une pensée fermée, rigide, plus didactique-ascétique que mystique.

 

 

Dans notre Europe, comme dans ma Suède, on ne peut pas dire qu’il y ait une forte tradition religieuse. Comment évangéliser dans une culture qui n’a pas de tradition religieuse ?

 

Il n’est pas facile pour moi de répondre à cette question. J’ai rencontré l’Académie de Suède, qui est le comité de promotion du prix Nobel de littérature. Ils m’ont apporté en cadeau une photo de saint Ignace qu’ils avaient achetée dans un magasin d’antiquités. C’est un tableau de saint Ignace du XVIIIe siècle. J’ai pensé : « Un groupe de Suédois m’apporte saint Ignace. Il va les aider ! » Je ne sais pas comment répondre à cette question, pour vous dire la vérité. Car seuls ceux qui vivent là, dans ce contexte, peuvent comprendre et découvrir les bons chemins. Je voudrais toutefois citer un homme qui est un modèle d’orientation : le cardinal Anders Arborelius. Il n’a peur de rien. Il parle à tout le monde et ne s’oppose à personne. Il vise toujours le positif. Je pense qu’une personne comme lui peut indiquer la bonne voie à suivre.

 

 

En Allemagne, nous avons un chemin synodal que certains pensent hérétique, mais qui est en fait très proche de la vie réelle. Beaucoup quittent l’Église parce qu’ils n’ont plus confiance en elle. Un cas particulier est celui du diocèse de Cologne. Qu’en pensez-vous ?

 

J’ai dit au président de la Conférence épiscopale allemande, Mgr Bätzing : « Il y a une très bonne Église évangélique en Allemagne. Nous n’en voulons pas deux ». Le problème se pose lorsque la voie synodale vient des élites intellectuelles, théologiques, et est très influencée par des pressions extérieures. Il y a des diocèses où le chemin synodal se fait avec les fidèles, avec les gens, lentement.

J’ai voulu écrire une lettre au sujet de votre parcours synodal. Je l’ai écrit moi-même, et il m’a fallu un mois pour l’écrire. Je ne voulais pas impliquer la Curie. Je l’ai fait moi-même. L’original est en espagnol et celle en allemand est une traduction. J’y ai écrit ce que je pense.

Ensuite, la question du diocèse de Cologne. Quand la situation était très agitée, j’ai demandé à l’archevêque de partir pour six mois afin que les choses se calment et que je puisse voir clair. Car lorsque les eaux sont agitées, on ne peut pas voir clairement. Quand il est revenu, je lui ai demandé d’écrire une lettre de démission. Il l’a fait et me l’a donnée. Puis, il a écrit une lettre d’excuses au diocèse. Je l’ai laissé à sa place pour voir ce qui se passerait, mais j’ai sa démission en main.

Ce qui se passe actuellement, c’est qu’il y a beaucoup de groupes de pression, et il est impossible de discerner quand on est sous pression. Ensuite, il y a un problème économique, et je pense envoyer une visite financière le résoudre. J’attends qu’il n’y ait pas de pression afin de pouvoir discerner. Le fait qu’il y ait différents points de vue est une bonne chose. Le problème, c’est quand il y a de la pression. Ça n’aide pas. Je ne pense pas que Cologne soit le seul diocèse au monde où il y a des conflits, de toute façon. Et je le traite comme n’importe quel autre diocèse dans le monde qui connaît des conflits. Je peux en citer un qui n’a pas encore mis fin au conflit : Arecibo à Porto Rico, et il dure depuis des années. Il y a beaucoup de diocèses comme ça.

 

 

Saint-Père, nous sommes une revue numérique et nous nous adressons également aux jeunes qui sont en marge de l’Église. Les jeunes veulent des opinions et de l’information rapides et immédiates. Comment pouvons-nous les initier au processus de discernement ?

 

Il ne faut pas rester immobile. Quand nous travaillons avec des jeunes, nous devons toujours donner une perspective en mouvement, et non une perspective statique. Nous devons demander au Seigneur d’avoir la grâce et la sagesse de nous aider à prendre les bonnes mesures. À mon époque, le travail avec les jeunes consistait en des réunions d’étude. Maintenant, ça ne fonctionne plus ainsi. Nous devons les faire avancer avec des idéaux, des œuvres, des chemins concrets. Les jeunes trouvent leur raison d’être en cours de route, jamais de manière statique. Certains peuvent hésiter parce qu’ils voient des jeunes sans foi ; ils disent qu’ils ne sont pas dans la grâce de Dieu. Mais laissez Dieu s’occuper d’eux ! Votre tâche consiste à les mettre sur la voie. Je pense que c’est la meilleure chose que nous puissions faire.

 

***

 

Bien ! Pardonnez-moi si j’ai été trop long, mais je voulais mettre l’accent sur l’après-Concile et sur Arrupe, car le problème actuel de l’Église est précisément la non-acceptation du Concile.

 

La réunion s’est terminée par une photo de groupe. Le Pape a de nouveau salué les participants un par un, en remettant à chacun un chapelet et quelques livres dans leurs langues respectives.

 

 

 

[1] Le père François Euve, directeur des Études (France) était également présent à la réunion mais il n’a pas pu arriver à Rome à temps pour l’audience. Cette année, Dermot Roantree, rédacteur en chef de la revue irlandaise (Studies) et Ειρήνη Κουτελάκη, rédacteur en chef de la revue grecque (Ανοιχτοί Ορίζοντες) étaient absents pour des raisons de force majeure.

[2] Le Pape fait ici référence à une sorte de résumé pratique en usage dans la Compagnie et formulé au xxe siècle, qui était considéré comme un substitut des Constitutions. À une époque, la formation de la Compagnie par les Jésuites a été façonnée par ce texte, à tel point que certains n’ont jamais lu les Constitutions, qui sont le texte fondateur. Pour le Pape, durant cette période de la Compagnie, les règles risquaient d’écraser l’esprit.