CORPS ET CHAIR. Fondements patristiques dans Irénée et Tertullien
Last Updated Date : 21 octobre 2021
Published Date:24 septembre 2021

L’être humain a-t-il un corps ou est-il un corps ? La philosophie, en particulier la phénoménologie, est le domaine d’étude qui a le plus traité de cette question. Cependant, la théologie aussi a beaucoup à dire et doit approfondir la question à partir du dialogue avec les données philosophiques, car, parmi d’autres raisons, le christianisme est la religion du Corps du Christ. « C’est en l’homme. C’est en l’entier de l’homme. Pas seulement l’esprit, mais aussi le corps. Pas le corps séparé, mais la chair comme présence, parole, esprit. C’est en tout ce qui habite l’homme, y compris l’obscur et l’en-bas, repris, transfiguré, transmué[1] ». Maurice Bellet présente ainsi ce que l’on pourrait dire de la présence divine dans le corps ; cependant, le fait de percevoir le rapport entre le divin et l’humain n’est pas nouveau, car – comme on le sait – le christianisme a marqué un tournant dans la manière de concevoir Dieu et l’être humain. Si aujourd’hui l’incarnation de Dieu suscite encore le scandale, elle en a suscité encore plus au début du développement de la pensée chrétienne : comment pouvait-on penser que le Logos, le Sauveur, puisse s’incarner, conditionnant ainsi tout ce que signifie « être humain » ?

Les Pères de l’Église ont consacré beaucoup de temps à faire l’apologie de la vision chrétienne authentique, en particulier pour justifier de grandes nouveautés telles que l’incarnation et la résurrection du Fils de Dieu. Dans cette étude, nous ne traiterons pas de l’apologétique en général ni des différents Pères de l’Église : nous essayerons plutôt de montrer comment la réalité corporelle, en particulier l’essence charnelle de l’humanité que le Fils de Dieu a assumée en naissant des entrailles d’une femme, constitue la totalité de l’être humain. Ainsi, en nous éloignant d’une anthropologie dualiste qui maintient la séparation entre le corps et l’âme, nous en viendrons à percevoir, à partir de la pensée d’Irénée de Lyon et de Tertullien, l’importance de la chair comme porteur de la vie divine.

 

Irénée de Lyon : le corps dans l’histoire

Irénée de Lyon est considéré comme un penseur représentatif de la vitalité de l’Église dans son développement initial[2]. Né à Smyrne dans les années 130-140, il grandit dans une famille chrétienne, fut ordonné prêtre et, en 177, succéda à Potin comme évêque de Lyon. Quant à la date de sa mort, il se situe probablement entre 202 et 203, au moment de la persécution de Septime Sévère.

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À l’époque d’Irénée, la théologie gnostique a connu une grande floraison, ce qui l’amena à examiner les auteurs qui l’avaient élaborée. Dans ses écrits, nous trouvons une forte réfutation de la théologie élaborée par le gnostique Valentin, connue sous le nom de « gnosticisme valentinien ». Deux grandes œuvres d’Irénée sont bien connues aujourd’hui : Adversus haereses (Contre les hérésies), avec laquelle l’auteur voulait « démasquer et éliminer toute fausse gnose », et la Démonstration de la prédication apostolique, aussi connue sous le titre d’Epideixis.

Le gnosticisme comme doctrine et système de pensée, de connaissance ou de philosophie est un phénomène très complexe qui prétend connaître les mystères divins et rechercher la véritable réalité spirituelle de l’homme. C’est le patrimoine d’un petit nombre d’élus, qui passent par un processus d’initiation pour recevoir l’instruction gnostique à travers une histoire mythique. Pour le gnostique, le monde est l’enfer, car la matière, contrairement à l’esprit, nous empêche de vivre pleinement la dimension de la vraie patrie, du plérôme, c’est-à-dire du monde de la plénitude divine.

Irénée s’oppose radicalement à la vision gnostique et démontre, dans l’Adversus haereses, non seulement l’unité de Dieu et de la révélation – le rapport entre l’Ancien et le Nouveau Testament, et entre la loi, les prophètes et l’Évangile du Christ – mais aussi l’importance de l’incarnation, pour arriver ensuite à la conclusion que la chair peut être sauvée et qu’elle ressuscitera.

 

L’importance de la chair chez Irénée de Lyon

Au Livre V de l’Adversus haereses, Irénée donne une importance particulière à la résurrection de la chair. Nous allons nous concentrer sur ce livre afin d’identifier des points précis qui nous permettent d’établir un lien fort entre la chair et Dieu, en vertu de l’incarnation de Jésus. Selon Irénée, la matière – ou la chair, dans ce cas – n’est pas une réalité tout à fait méprisable, comme l’ont affirmé les gnostiques, car elle est l’instrument concret qui permet l’établissement d’un rapport entre la divinité et l’être humain.

Irénée le dit très clairement dans le texte en question : « Ils méprisent le pouvoir de Dieu et ne contemplent pas la vérité, ceux qui se tournent vers la faiblesse de la chair sans considérer en même temps le pouvoir de celui qui la ressuscite d’entre les morts[3] ». Par conséquent, ceux qui nient la résurrection de la chair, en s’appuyant uniquement sur la faiblesse de la matière, méprisent le pouvoir de Dieu. Bien que la résurrection arrive à la fin de l’histoire, nous reconnaissons dans la création le début de son action et sa présence dans l’histoire elle-même. Ainsi, se référant au livre de la Genèse, Irénée montre que la création de l’homme n’est pas simplement une matérialisation mais bien une vivification de l’humain à partir de la matière déjà créée, c’est-à-dire de la poussière de la terre. Toujours au Livre V, Irénée affirme trois fois que Dieu a créé l’être humain avec ses mains[4].

Dans l’Epideixis, écrit après Adversus haereses, Irénée montre que l’être humain est façonné entre les mains de Dieu[5]. L’homme, qui se trouve au sommet de la création, présente la particularité d’avoir été créé directement par Dieu, qui a mis une partie de sa propre vertu dans la poussière de la terre ; ainsi, la matière première à partir de laquelle Dieu l’a formé est déjà un tout inséparable, composé d’un élément terrestre et d’un élément divin[6]. La création tout entière est un acte divin, mais la création de l’homme se caractérise, de manière particulière et privilégiée, par cette composition divine, presque comme si Dieu l’avait conçue avec un soin particulier. « Par l’union de la vocation d’être à l’image et la ressemblance [de Dieu] avec la poussière, qui est la plus pure et la plus fine qui soit sur la terre, l’homme a en lui-même, en quelque sorte, une affinité avec Dieu comme quelque chose d’inné qui le pousse à tendre vers lui[7] ».

L’emploi du verbe « façonner » est à la base de l’idée d’une création totale, non seulement dans une spiritualité proche du matériel, mais encore plus dans celle d’un véritable corps vivifié. « Dieu a créé l’homme en le façonnant. Que Dieu ait créé la psyché à partir de rien ou pas, son action spécifique sur l’anthropos consista à façonner le corps. Il a fait (epoiēse) les anges et a configuré les hommes de ses propres mains[8] ».

Dans la pensée d’Irénée, le verbe « configurer » a une grande force en soi, puisqu’il affirme l’idée de la participation de la figure du Créateur ; il ne s’agit pas simplement d’un fait extérieur ou privé d’une relation au-delà de l’image créative, car la configuration implique nécessairement la figure créative. En ce sens, on perçoit clairement une idée antignostique : il ne s’agit pas du fait que des semences spirituelles sont placées dans l’être humain, mais c’est toute la sphère humaine qui a été créée par Dieu, y compris sa dimension corporelle[9]. Ainsi, au moment de créer l’être humain, Dieu préparait l’incarnation de son Fils[10].

Irénée applique l’image de la création aux différentes parties du corps – les os, les nerfs et d’autres parties – en soulignant la force de la création originale de l’être humain et déclarant qu’il est plus difficile de croire à ce fait qu’à la résurrection. En effet, au moment de la mort, le corps avait déjà été créé et était une réalité. Il est donc « bien autrement difficile et incroyable que de le reconstituer après que, une fois venu à l’existence, il se serait dissous dans la terre, pour les motifs que nous avons dits précédemment, et qu’il serait retourné à ces éléments d’où il avait été tiré au commencement, alors qu’il n’existait pas encore[11] ».

L’image des os et de la chair utilisée ici se trouve dans le deuxième récit de la création du Livre de la Genèse. Dieu endort Adam et, avec sa côte, façonne Ève. Lorsque Adam la voit, il s’exclame : « Elle est l’os de mes os et la chair de ma chair[12] ». Nous nous retrouvons donc devant la présence métaphorique de la faiblesse de la chair en voie de disparition et de la résistance des os préservés car, au sein de l’anatomie humaine, ils constituent le support de la structure du corps.

Cependant, Irénée va plus loin, en affirmant la grandeur de cette création divine à travers le détail de la spécialisation des divers organes et des différentes parties de notre chair, rendue capable d’accueillir la puissance de Dieu : « une partie d’elle-même est devenue l’œil qui voit, une autre l’oreille qui entend, une autre la main qui palpe et qui travaille, une autre les nerfs qui sont tendus de toute part et qui maintiennent ensemble les membres, une autre les artères et les veines par où passent le sang et le souffle respiratoire, une autre les différents viscères, une autre le sang qui est le lien de l’âme et du corps – et que sais-je encore ? – car il est impossible d’énumérer tous les éléments constitutifs de l’organisme humain, qui n’a pas été fait sans la profonde sagesse de Dieu[13] ».

Il faut se rappeler qu’à cette époque, la connaissance de l’anatomie humaine n’était pas celle que nous en avons aujourd’hui ; c’est pourquoi cette vision prend, inévitablement, des proportions encore plus grandes. Si Irénée croyait déjà que la chair était capable de recevoir le pouvoir de Dieu, de nos jours, avec le développement de connaissances anatomiques et physiologiques qui révèlent l’immense complexité de la dimension biologique, cette possibilité acquiert une valeur encore plus grande et doit être encore plus pertinente.

Irénée, excellent connaisseur des Écritures comme source principale de la révélation de Dieu, découvre cette sagesse, liée à la chair même sous son aspect le plus vulnérable, selon les paroles de saint Paul qui affirme que la force réside dans la faiblesse. En effet, c’est une vérité divine qui inclut toute la réalité humaine. Étant donné que ceux qui se considéraient comme porteurs de la vraie gnose et immergés dans la réalité spirituelle véritable méprisaient ce qu’ils considéraient comme faible, Irénée peut affirmer catégoriquement que le pouvoir de Dieu, qui donne vie à la chair, se manifeste dans la faiblesse .
En réalité, il ne s’agit pas de faire l’éloge de la faiblesse ou de la fragilité en soi mais, dans tous les cas, de la miséricorde de Dieu qui connaît profondément l’homme, car il lui a donné la vie. Ainsi, dans l’Epideixis, pour maintenir l’unité et la vérité du salut humain, Irénée dit que la Parole de Dieu a marché avec l’homme, lui enseignant la justice, mais que « Mais l’homme était un enfant ; il n’avait pas encore le parfait usage de la raison et fut donc facilement trompé par le séducteur ». La chair est faible, mais elle est aussi porteuse de la puissance et de la sagesse de Dieu, autrement dit, Dieu connaît la « petitesse » de l’homme, et c’est précisément en elle qu’il a voulu se manifester aussi avec sa miséricorde.
Le salut de l’homme est garanti par la force et la puissance de Dieu. L’être humain connaît le salut dans sa propre chair, et la vie éternelle ne sera pas une nouveauté pour la chair, puisqu’elle connaît déjà la vie. La vie de l’homme est la vision de Dieu et c’est ainsi qu’elle est élevée à la gloire et à la vie divine.
D’autre part, les limites et les accidents auxquels la chair est exposée au cours de l’histoire ne sont que des inconvénients en vue de la manifestation de la puissance de Dieu qui permettent à la dimension humaine d’atteindre la plénitude dans sa propre chair. « Le salut atteint l’homme par la chair. Autrement dit, la chair est décisive pour le salut, car c’est sa pierre angulaire, le pivot qui unit la vie temporelle, dans laquelle l’homme est actuellement présent, avec la vie éternelle ».
Tertullien, que nous abordons maintenant, a donné à cette idée sa plus haute expression en déclarant : Caro salutis est cardo .

 

Tertullien : La force de la chair

Comme Irénée, Tertullien s’oppose fermement aux hérésies gnostiques, et son travail à cet égard est particulièrement vaste. Pour les besoins de notre étude, nous avons sélectionné certains passages de deux de ses œuvres que nous considérons fondamentales pour notre exposé : De carne Christi et De resurrectione carnis [ou mortuorum].
Tertullien a souvent été considéré comme un auteur qui séduit et désoriente en même temps. Un homme d’une pensée exceptionnellement riche, caractérisé par un style brillant et quelquefois obscur, passionné, qui découvrait parfois en lui-même un certain penchant pour la violence ; à certains moments, il révèle une inquiétude, une forte capacité émotionnelle et le sens de l’humour. Bien que formé dans différentes disciplines, il est avant tout un théologien. Son intention est de défendre la vérité de la révélation, en particulier à partir du mystère de l’incarnation. « La question de la chair, de son rôle en l’homme, de son statut dans la réalité, s’impose […] en tant que question philosophique, avant d’être une question doctrinale. Tertullien ne le conçoit pas autrement, fort heureusement. Car sa défense de la chair, de l’unité qu’elle forme avec l’âme, est l’occasion d’une des confrontations les plus ambitieuses qu’ait produites l’Antiquité entre philosophie et christianisme, entre foi et raison ».

 

Dieu crée l’homme de la terre

Avec le développement du christianisme dans un monde influencé par la pensée grecque, il fallait mettre en lumière un élément qui n’était pas évident : la foi en un Dieu créateur. La création du monde et des êtres vivants présentée dans la Genèse, en particulier celle de l’être humain, ne correspondait pas aux catégories de la pensée philosophique. Être impassible, extérieur, situé hors de la réalité du monde humain n’a que peu ou rien à voir avec le Dieu biblique, qui participe à la vie de son peuple et lui donne la liberté de prendre des décisions. Tertullien connaît à la fois les Écritures et, grâce à sa formation, la culture grecque. Cela lui permet de découvrir le sens de la présence de Dieu dans le monde, précisément dans l’incarnation, par laquelle Dieu lui-même est parvenu à connaître la vie et la mort, ainsi que tout ce qui est propre à l’être humain .
Le mouvement de la création nous révèle un Dieu tourné vers le monde et vers l’homme. Cela lui fait comprendre qu’il ne doit pas essayer de s’éloigner du monde en essayant de pratiquer une sorte d’ascèse ou de purification qui lui permettrait d’arriver au salut.
Pour Tertullien, la création, l’incarnation, la rédemption et la résurrection donnent forme et articulent toute la foi chrétienne. La création place l’être humain au centre même du plan divin.
« Souviens-toi que l’homme est appelé proprement “chair”, puisqu’il l’a reçue avant d’être appelé « homme » : Et Dieu façonna l’homme, la boue de la terre – il était déjà un homme alors qu’il n’était encore que boue – et il souffla sur son visage le souffle de vie et l’homme – c’est-à-dire la boue – devint un être vivant et Dieu plaça l’homme qu’il avait façonné au paradis (Gn 2,7-8). L’homme est donc d’abord ce qui a été façonné par Dieu ; dans un deuxième temps, il devient un homme entier. J’ai précisé cela pour que tu saches que tous les biens destinés et promis à l’homme par Dieu, sont dus non seulement à l’âme, mais à la chair, sinon par la communauté d’origine, du moins par le privilège du nom ».
Il convient de noter la netteté de la précision « il était déjà un homme alors qu’il n’était encore que boue ». Au moment même où Dieu touche l’argile, la glaise, il y laisse déjà sa marque, caractérisant ainsi l’humanité : « Elle [la chair] se glorifiait déjà du fait que ce petit rien, la boue, était entre les mains de Dieu, quelles qu’elles soient ; ce simple contact rendait cette boue très heureuse ». En créant l’univers, Dieu utilise la parole, se limitant à dire avec des mots ce qu’il est sur le point de créer. En revanche, au moment de créer l’homme, un changement d’attitude se produit, car la parole ne suffit plus, et Dieu touche directement la terre, l’argile, pour le façonner. Tertullien souligne ainsi la relation établie entre Dieu et sa créature – ce qui, pour l’esprit gnostique, est impensable. Il convient de noter que, tout en soulignant cette proximité, Tertullien ne réduit pas l’action divine, qui part des mains de Dieu, à un simple anthropomorphisme.
Pour le théologien africain, une chose est claire : ce n’est pas Dieu qui est à l’image de l’homme mais, au contraire, l’homme qui a été créé à l’image de Dieu. Irénée avait donné une interprétation allégorique des « mains divines » ; Tertullien se borne à affirmer cette relation de proximité, montrant que Dieu a sa propre manière de travailler. « L’acte créateur de la chair effectué par les mains de Dieu signifie principalement l’implication entière de Dieu dans son acte, le don total qu’il fait de Lui-même, préfigurant bien sûr sa propre incarnation. Loin de rabaisser Dieu, la représentation si fortement imagée et d’apparence si naïve d’un véritable corps à corps entre le Créateur et sa créature de chair s’avère une grande richesse et d’une évidente justesse théologique ».
Le toucher et être touché ont lieu en même temps. Toucher permet d’atteindre le plus haut niveau de proximité et d’intimité tout en préservant l’individualité de ceux qui interagissent. Cette signification permet un échange d’informations à un niveau biologique et émotionnel. C’est précisément à cause de cette particularité de la création – l’homme a été créé « à l’image et à la ressemblance avec Dieu » – que la chair acquiert un statut tout à fait singulier. La chair n’a pas été créée uniquement pour contenir l’âme, comme le pensaient les gnostiques. Cette implication divine signifie que la chair est une réalisation spécifique de Dieu et que sa dignité est comprise comme différente mais non inférieure à celle de l’âme.

 

L’anticipation de l’incarnation du Fils de Dieu

Ce rapport avec le Christ aussi est déjà préfiguré dans l’acte créateur. Le fait que l’homme soit façonné par les mains de Dieu a pour conséquence, selon Tertullien, une familiarité particulière avec Dieu : l’homme est membre de la famille que Dieu crée de ses propres mains . Or, dans la relation entre Dieu et Adam, le rapport qui s’établit entre le Père et le Fils dans le mystère de l’incarnation est déjà révélée : « Dieu était entièrement occupé à la création de cette matière : avec sa main, son esprit, son action, sa sagesse, sa providence et surtout son amour, qui lui dictait caractéristiques pour donner à l’homme. C’est qu’à travers ce limon grossier – peu importe sa forme – il entrevoyait le Christ qui, un jour, serait homme, comme ce limon ; le Verbe allait se faire chair, comme celle qui alors n’était que terre. Le Père, en commençant son œuvre, s’adresse à son Fils, lui disant : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Et Dieu fit l’homme – évidemment la matière qu’il avait formée – et il le fit à l’image de Dieu (Gn 1,26-27), c’est-à-dire à l’image du Christ. Car le Verbe aussi est Dieu, celui qui tout en étant de la forme de l’être divin, ne crut pas que s’égaler à Dieu fût de sa part une usurpation (Ph 2,6-7) ».
Le fait que Dieu prenne la chair humaine est scandaleux. Comment Dieu peut-il être pleinement humain, assumant même la faiblesse présente dans notre chair ? Si aujourd’hui encore la théologie continue à approfondir le mystère de l’incarnation, nous pouvons imaginer combien on en discutait au début du christianisme. Pour beaucoup, le fait que Dieu a assumé la nature corporelle, la chair, l’humanité, était – et continuera à l’être pour certains ? – une chose impossible ; pour Tertullien, en revanche, c’était possible et réel : « le signe par excellence de l’action divine est de dépasser l’ordre commun de l’entendement humain. Si Dieu montre sa grandeur en se faisant petit, par amour, s’il confère une immense valeur à la chair en s’abaissant pour la toucher de sa main, il montre de même pleinement sa puissance en choisissant la chair créée pour demeurer parmi les hommes ».
L’œuvre de Tertullien La chair du Christ est entièrement dédiée à ce que l’on pourrait appeler « la réalité fondamentale du christianisme », et pas simplement l’incarnation, mais son résultat ultime : la chair de Dieu. Dans l’introduction, l’auteur présente son intention avec clarté et sans ambiguïté : « Examinons quelle est la substance corporelle du Seigneur, car quant à la substance spirituelle, l’on en convient, c’est de sa chair que l’on dispute ; on en révoque la vérité en doute, on remet en question sa qualité, on demande si elle a été, d’où elle a été, et comment elle a été. Ce que nous affirmerons à son sujet établira la règle de notre résurrection ».
Nous devons noter que la présentation et la justification de Tertullien sont très originales, car il entend démontrer l’importance de la chair, ce que les Gnostiques n’ont pas pu accepter. Dans un contexte culturel où dominait un monde invisible peuplé d’âmes, de divinités ou de réalités surnaturelles qui régnaient sur le monde visible et l’on avait l’image d’un Dieu éternel, infini et immuable, il était difficile de concevoir un lien entre le divin et la terre. Et même si ce lien avait pu exister, le passage de Dieu au milieu de l’humanité aurait été transitoire et il ne serait pas venu pour assumer la nature humaine en tant que telle.
Par conséquent, il faut affirmer que la chair du Christ est fondamentale pour la foi. Bien que Tertullien n’explique pas comment le divin se fait chair, il montre que le Christ assume pleinement notre humanité. En faisant l’expérience des souffrances de la naissance humaine, il anticipe celles de sa passion. Logiquement, si le Christ est mort, c’est impossible qu’il ne soit pas né : ce qui est né doit mourir, et ce qui est mort est forcément né. Dans un certain sens, la naissance authentifie la nature de l’être humain ; c’est pourquoi la mort serait considérée comme le contraire de la naissance. La vie humaine est comprise entre les deux et, en même temps, elles démontrent une réalité qui traverse la souffrance sans y échapper. Une chair qui ne naît pas et appartient, donc, à une réalité différente de celle de l’homme ne pourrait même pas souffrir. Si le Christ ne s’est revêtu que d’une apparence humaine, il n’a pas souffert et sa mort est apparente. Son abandon filial et son sacrifice sont dépourvus de réalité et de sens : ils ont finalement été vains .
Comme tout élément réel, la chair du Christ ou de tout être humain est concrète et vraiment ce qu’elle est. La souffrance, plus que toute autre expérience de la condition humaine, est une conséquence de la vie elle-même et n’est jamais une réalité souhaitée. La chair, comme nous l’avons déjà dit, implique la faiblesse, non pas tant en soi mais parce que, à partir de celle-ci, à travers la souffrance, tout être humain se souvient à la fois de la limite de sa condition incarnée et du mystère sans bornes de son existence en ce monde, confirmant ainsi sa propre réalité en tant qu’être.
La grande question n’est donc pas celle de la misère charnelle et de la souffrance en elle-même, mais de comprendre le sens de cette souffrance et, à partir de cette prise de conscience, d’essayer de la transformer par l’amour. Considérer l’être humain dans son état fœtal, après l’accouchement et dans sa vie signifie vouloir le présenter dans la situation la plus fragile. « Tertullien ne recherche qu’une seule chose : montrer comment dans l’acte créateur, et plus encore dans le cas du Christ lui-même, les extrêmes les plus distants, les plus inconciliables, se sont rencontrés. La chair dans le Christ, la chair du Christ, exprime donc à elle seule le paradoxe tout entier de la foi. Ce qui est apparemment le plus vil, le plus méprisable, le plus souffrant, le plus dépendant, le plus fragile, le plus incertain, est en réalité le plus grand, le plus solide, le plus définitif, le plus glorieux ».
Si nous vivons l’amour et le sens profond de l’amour, nous pourrons comprendre la folie divine qui se manifeste dans le fait de s’incarner en un être humain – avec toutes ses limites – que Dieu lui-même a créé et qu’il veut sauver. Ainsi, la chair, cette réalité corporelle, n’est pas seulement un instrument de la relation avec Dieu mais bien ce qui permet la rencontre entre le moyen et la fin : la chair elle-même est le lieu de rencontre entre le Créateur et la créature ; elle n’est pas transitoire, mais constitue le sens définitif, c’est-à-dire le Christ, le Dieu incarné.
En conclusion, nous pouvons dire que la chair est essentielle au salut de l’être humain, et c’est pourquoi Tertullien a exprimé ce concept avec une formule précise : « Caro salutis est cardo » – « la chair est la pierre angulaire du salut ». Il concentre dans ces paroles le paradoxe théologique de la chair, car Dieu y a choisi ce qui, selon les principes d’un monde intellectuel plutôt platonique, pourrait sembler un moyen incapable de manifester sa gloire. Cependant, le salut tout entier se réalise à partir du Dieu incarné, dont l’œuvre de salut se poursuit dans l’Église, en particulier dans les sacrements .
Dans les considérations des deux Pères de l’Église que nous avons pu examiner de plus près, nous percevons la force et l’importance de la chair dans la relation avec Dieu : la chair n’est pas méprisable, elle n’est pas un élément secondaire de la vie humaine ; tout au contraire, la chair est une réalité fondamentale dans la relation entre Dieu et l’être humain faite de contact et de proximité. Il est important de rappeler d’emblée qu’il s’agit d’un contact métaphorique ou analogique, sans prétendre le réduire à un simple anthropomorphisme divin, mais tout en maintenant le grand pouvoir de communication du toucher. Par la suite, le toucher, geste unique du contact du Fils de Dieu avec l’humanité, deviendra quelque chose de plus concret.