COMMENT COMMUNIQUER DANS UNE SOCIÉTÉ POLARISÉE
Last Updated Date : 5 février 2021
Published Date:17 juin 2020

Communiquer dans une société polarisée, être les promoteurs de l’unité, de la rencontre, de la réconciliation, de la correspondance dans la diversité : quelle est l’attitude, la forma mentis, nécessaire pour être de bons communicateurs dans un contexte où la polarisation veut imposer sa propre loi à chaque discours public ou privé ?

La polarisation est un phénomène aussi vieux que l’humanité, mais aujourd’hui elle tend à augmenter de façon exponentielle face aux changements et aux incertitudes à grande échelle. Aux États-Unis, pays où près de la moitié des électeurs, démocrates et républicains, voient leurs opposants politiques comme une menace pour le bien-être du pays, la polarisation croissante a donné lieu à des études et à des projets pour la vaincre[1].

Dans ce contexte, le psychologue social Jonathan Haidt se distingue. Dans The Righteous Mind, il souligne l’importance des « intuitions morales » et le fait que les gens recherchent des arguments pour les défendre[2]. Afin de dépasser le fossé qui les sépare, les libéraux et les conservateurs doivent apprendre quelles connaissances morales les motivent.

L’organisation civique Better Angels cherche à « dépolariser l’Amérique », en mettant en œuvre des projets concrets dans lesquels elle réunit des partisans démocrates et républicains[3]. Le fondateur, David Blankenhorn, qui se décrit comme une personne blessée par les guerres de culture américaines, a identifié sept « attitudes » – déduites des sept vertus classiques du christianisme – pour « dépolariser » le conflit. Selon Blankenhorn, les trois vertus les plus élevées sont : 1) « critiquer de l’intérieur », c’est-à-dire critiquer l’autre en partant d’une valeur commune (reconnaître que les intuitions morales sont généralement universelles) ; 2) « regarder les biens en jeu », c’est-à-dire reconnaître le fait que, si certains conflits concernent le bien en opposition au mal, la plupart d’entre eux ont lieu entre des biens, et que la tâche ne consiste donc pas tant à séparer le bien du mal, mais à reconnaître et évaluer les biens concurrents ; 3) « compter plus de deux », c’est-à-dire surmonter la tendance à la division par des binômes antagonistes, qui conduisent à des pseudo-oppositions[4].

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[1] Cf. les résultats de l’étude du Pew Research Center, « Partisanship and Political Animosity in 2016 » (www.people-press.org/2016/06/22/partisanshipand-political-animosity-in-2016), 22 juin 2016.

[2] J. Haidt, The Righteous Mind : Why Good People Are Divided by Politics and Religion, New York, Vintage Book, 2012 (en italien : Menti tribali. Perché le brave persone si dividono su politica e religione, Torino, Codice, 2013).

[3] Cf. www.better-angels.org.

[4] Les quatre autres attitudes concernent l’importance de douter, clarifier, s’effacer et maintenir la conversation. Cf. « The Seven Habits of Highly Depolarizing People », dans : www.the-american-interest.com/2016/02/17/theseven-habits-of-highly-depolarizing-people/ ; D. Blankenhorn, « Why polarization matters », dans : www.the-american-interest.com/2015/12/22/why-polarization-matters.

[5] Cf. « Though Many, One : Overcoming Polarization through Catholic Social Thought », promu par Initiative for Catholic Social Thought and Public Life à l’Université de Georgetown. Cf. C. White, « Georgetown summit looks to François in overcoming polarization », Crux, 7 juin 2018.

[6] François, Homélie au Consistoire, 19 novembre 2016.

[7] Id., « Nous sommes membres les uns des autres » (Ép 4,25). Des communautés de réseaux sociaux à la communauté humaine. Message pour la 53e Journée mondiale des communications sociales, 24 janvier 2019.

[8] Ibid., Cf. Concile écuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, nº 2.

[9] François, « Nous sommes membres les uns des autres ».

[10] Id., Allocution à l’Assemblée plénière du Congrès des États-Unis, 24 septembre 2015. En une autre occasion, le pape a aussi déclaré : « Le virus de la polarisation et de l’inimitié imprègne nos façons de penser, de sentir et d’agir. Nous ne sommes pas immunisés contre cela et nous devons être attentifs afin que cette attitude n’occupe pas notre cœur, car cela serait contre la richesse et l’universalité de l’Église » (François, Homélie au Consistoire, ci-dessus, n. 6).

[11] Cf. Augustin d’Hippone, Sermon 46 sur les pasteurs, nº 13, dans : D. Fares, « Io sono una missione », Civ. Catt. 2018 I 430 s.

[12] François, Communication et miséricorde : Une rencontre féconde. Message pour la 50e Journée mondiale des communications sociales, 24 janvier 2016.

[13] J. M. Bergoglio, transcription de la leçon inaugurale du Cours de formation et de réflexion politique, Cefas, 1 juin 2004.

[14] Id., Nel cuore di ogni padre. Alle radici della mia spiritualità, Milan, Rizzoli, 2014, 139.

[15] Ibid., 37.

[16] Ibid.

[17] Cf. ibid., 46.

[18] Ibid., 42. En ce qui concerne le poids de cette théorie dans la pensée de Bergoglio, il convient de rappeler que pour lui l’influence, le dialogue et la collaboration avec le jésuite Miguel Ángel Fiorito (1916-2005) ont été décisifs ; cf. M. A. Fiorito, « La opción personal de San Ignacio: Cristo o Satanás », Ciencia y Fe XII-46 (1956) 23-56.

[19] En parlant de la forma mentis, nous pensons à ce que Paul dit : « Nous avons la pensée de Christ », en faisant référence au fait que « les choses de l’Esprit » ne sont pas seulement saisies par des critères « naturels », et « on peut juger [anakrinetai] par l’Esprit » (cf. 1 Co 2,14-16).

[20] François, La saggezza del tempo. In dialogo con papa Francesco sulle grandi questioni della vita, Milan, Rizzoli, 2018.

[21] Id., Dialogue intergénérationnel, Rencontre avec les jeunes et les personnes âgées à l’Augustinianum, Rome, 23 octobre 2018.

[22] Ibid.

[23] Cf. Id., Conférence de presse sur le vol de retour d’Irlande, 26 août 2018.

[24] Id., Conférence de presse sur le vol de retour du Bangladesh, 2 décembre 2017.

[25] A. Tornielli, « Il Papa : “La presenza di Dio oggi si chiama anche Rohingya” », Vatican Insider, 1er décembre 2017.

[26] François, Homélie à Sainte-Marthe, 3 septembre 2018.

[27] Entre le 3 et le 20 septembre 2018, après que les médias eurent fait silence sur les accusations de Viganò, le pape prononça huit homélies contre « le grand Accusateur », dont il décrivit longuement l’attitude dans le contexte approprié, celui de la prédication de la parole de Dieu.

[28] Id., Homélie à Santa Marta, 18 septembre 2018.

[29] Satan « a vu Jésus tellement défait, déchiré et, comme le poisson affamé qui va à l’appât accroché à l’hameçon, il y est allé et a avalé Jésus […], mais à cet instant, il a aussi avalé la divinité, car elle était l’appât attaché au hameçon » (ibid., 14 septembre 2018).

[30] Id., Non fatevi rubare la speranza, Milan, Mondadori, 2013, 85-108. Cf. A. Ivereigh, « A time to keep silence », www.thinkingfaith.org/articles/timekeep-silence/; D. Fares, « Contro lo spirito di “accanimento” », Civ. Catt. 2018 II 216-230.

[31] Cf. François, Homélie à Sainte-Marthe, 3 settembre 2018.

[32] Dans une conversation avec le Père Spadaro, le Pape a dit : « L’opposition ouvre un chemin […]. Je dois dire que j’aime les oppositions » (J. M. Bergoglio – Pape François, Nei tuoi occhi è la mia parola. Omelie e discorsi di Buenos Aires 1999- 2013, Milan, Rizzoli, 2016, XIX).

[33] Cf. J. M. Bergoglio, Natale, Milan, Corriere della Sera, 2014, 107 ss.

[34] Ibid., 113.

[35] Ibid.

[36] « L’autoaccusation est le sentiment de ma misère, se sentir misérable, pauvre, devant le Seigneur. Le sentiment de la honte. Et, en fait, on ne peut pas s’accuser avec des mots, il faut le sentir dans son cœur » (François, Homélie à Sainte-Marthe, 6 septembre 2018).

[37] Cf. J. M. Bergoglio, « La dottrina della tribolazione », Civ. Catt. 2018 II 214.

[38] G. Thibon, El pan de cada día, Madrid, Rialp, 1952, 63, cité par López Quintás dans l’introduction à R. Guardini, El contraste, Madrid, BAC, 1996, 11.

[39] EG 226-230. Cf. François, Lettre au peuple de Dieu en chemin au Chili, 31 mai 2018 ; D. Fares, « Francesco e lo scandalo degli abusi in Cile », in Civ. Catt. 2018 III 155-166.

[40] Sur l’influence exercée par Guardini sur Bergoglio, cf. D. Fares, « Prefazione. L’arte di guardare il mondo », dans : R. Guardini, L’opposizione polare ; M. Borghesi, Jorge Mario Bergoglio. Una biografia intellettuale. Dialettica e mistica, Milan, Jaca Book, 2017.

[41] François, Lettre au peuple de Dieu en chemin au Chili.

[42] Cf. J. M. Bergoglio, Non fatevi rubare la speranza, Milan, Mondadori, 2013, 152.

[43] Ibid., 151. Le processus se déroule dans le dialogue intérieur, marqué par la paix. Bergoglio a déclaré que « si nous examinons attentivement notre vie intérieure, nous pouvons voir que les tensions sont résolues à un niveau supérieur, tout en maintenant – dans la nouvelle harmonie réalisée – le potentiel des différentes particularités » (ibid., 152).

[44] « Saint Ignace ne craignait pas les conflits. Au contraire, dans les Exercices spirituels, lieu privilégié du discernement et du combat spirituel, il devient méfiant quand il n’en trouve pas » (ibid.).

[45] Ibid.

[46] Voir la lettre du pape François à Stephen Walford, publiée au début de son livre Pope François, the Family and Divorce. In Defense of Truth and Mercy (New York, Paulist Press, 2018).

[47] François, Communication et de la miséricorde : Une rencontre féconde.

[48] GE 105 ; cf. AL 311.

[49] François, Communication et de la miséricorde : Une rencontre féconde.

[50] Ibid.

[51] J. M. Bergoglio, Natale, cit., 116.

[52] Ibid., 114.

[53] François, Lettre aux évêques du Chili, 15 mai 2018.