AVEC UN CŒUR DE PÈRE JOSEPH A AIMÉ JÉSUS
Published Date:23 juillet 2021

« Avec un cœur de père […] Joseph a aimé Jésus » : c’est ainsi que commence la Lettre apostolique Patris cordes, qui fait la mémoire d’un 150ème anniversaire. Le 8 décembre 1870, Pie IX proclama saint Joseph « Patron de l’Église universelle », pour souligner « son rôle central dans l’histoire du salut ». [1]

Le pape François exprime « ce qui déborde du cœur ». En cette période de crise et de pandémie, nos vies sont soutenues par des gens ordinaires qui ne font pas la une des journaux, mais qui pourtant marquent notre vie : « médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents d’entretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de l’ordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant d’autres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul. […] Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que d’enseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant le regard et en stimulant la prière ! » Toutes les personnes qui travaillent, prient, et intercèdent pour le bien de tous peuvent « trouver en saint Joseph l’homme qui passe inaperçu, l’homme de la présence quotidienne, discrète et cachée, un intercesseur, un soutien et un guide […] . À eux tous, une parole de reconnaissance et de gratitude est adressée. » [2]

Dans les notes de la Lettre, le Pape nous confie aussi l’importance quotidienne que le saint a pour lui. Chaque jour, depuis 40 ans, il termine la récitation des Laudes par une prière : « Glorieux Patriarche saint Joseph dont la puissance sait rendre possibles les choses impossibles, viens à mon aide en ces moments d’angoisse et de difficulté. Prends sous ta protection les situations si graves et difficiles que je te recommande, afin qu’elles aient une heureuse issue. Mon bien-aimé Père, toute ma confiance est en toi. Qu’il ne soit pas dit que je t’ai invoqué en vain, et puisque tu peux tout auprès de Jésus et de Marie, montre-moi que ta bonté est aussi grande que ton pouvoir. Amen ». La prière exprime la confiance, mais aussi un certain défi à saint Joseph, qui peut demander l’impossible à Jésus et à Marie. La dévotion de François est également manifeste dans d’autres détails : d’abord comme évêque, puis comme cardinal, et enfin comme pontife, il a inséré dans ses armoiries le nard, symbole de saint Joseph ; en outre, il a commencé le ministère pétrinien le 19 mars 2013, jour de la solennité ; sur son bureau, il a une statuette du saint « dormant », sous laquelle il dépose des feuillets avec des problèmes difficiles à affronter, invoquant son aide. Enfin, il a ajouté, en phase avec la volonté de Benoît XVI, le nom de « Joseph, son époux » à côté de celui de Marie, dans les prières eucharistiques du Missel, comme il était déjà présent depuis longtemps dans le canon romain. [3]

 

La paternité

Saint Joseph était l’époux de Marie et le père de Jésus : ce sont les deux données fondamentales qui ressortent de l’Écriture. Dans l’Évangile de Matthieu, Joseph est appelé le « l’époux de Marie » (1,16.19) et est défini « homme juste » (1,19). Dans les quatre Évangiles, on dit « le père de Jésus » (Lc 4,22 ; Jn 6,42 ; cf. Mt 13,55 et Mc 6,3), et a assumé sa paternité légale en donnant à l’Enfant le nom révélé par l’ange (cf. Mt 1,21). Donner le nom est un signe d’appartenance et indique également l’identité et la vocation d’une personne. « Jésus » en hébreu signifie « Sauveur » : « Il sauvera le peuple de ses péchés ».

« Époux » et « père » définissent la mission confiée à Joseph par la Providence. Il « a eu le courage d’assumer la paternité légale de Jésus ».[4] Il s’agit du problème principal de la biographie du saint, qui définit le rôle nullement marginal dans l’histoire. Dans la société juive, ceux qui n’ont pas de père, et donc de nom, et qui sont nés hors mariage, n’ont pas le droit de parler en public et sont exclus de la vie sociale. Sans la paternité de Joseph, Jésus n’aurait pas pu annoncer l’Évangile et accomplir sa mission.[5] Pour nous, les « pères » modernes, sont ceux qui ont donné la vie, pas ceux qui ont adopté un enfant, alors que dans l’Ancien Testament, le père légal est le vrai père. Ainsi, la généalogie de Joseph détermine l’identité de Jésus : dans l’Évangile, il est mis en évidence tant par les récits de l’enfance[6], que par les passages qui attestent la conception vierge de Marie[7]

Sans la paternité de Joseph, Jésus n’aurait pas pu proclamer l’Évangile et accomplir sa mission. Pour nous, le “père” moderne est celui qui a donné sa vie, pas celui qui a adopté un enfant, alors que dans l’Ancien Testament, le père légal est le vrai père. Ainsi, la généalogie de Joseph détermine l’identité de Jésus : dans l’Évangile, elle est mise en évidence à la fois par les récits de l’enfance et par les passages qui dénotent la conception virginale de Marie.

Cependant, le trait le plus original de la Lettre est peut-être l’accent mis par le Pape sur la profondeur spirituelle du saint. Jusqu’à présent, l’accent était mis, non seulement sur la paternité, mais sur le métier de Joseph, le charpentier. François, en revanche, place au premier plan certaines qualifications, pour la plupart laissées de côté : « Père aimé, Père dans la tendresse, Père dans l’obéissance, Père dans l’accueil, Père au courage créatif » (n. 1-5). Ce sont des traits de l’âme de Joseph et de sa spiritualité, mais aussi les valeurs qui font que le saint est le plus proche de nous, presque sur notre propre plan.

 

Père aimé

Saint Joseph est un Père aimé par le peuple chrétien. François cite à cet égard saint Jean Chrysostome, qui loue sa mise « au service de tout le dessin salvifique » (n. 1), et saint Paul VI, qui réaffirme le rôle de la paternité : elle consiste « à avoir rendu de sa vie un service, un sacrifice, au mystère de l’incarnation et à la mission rédemptrice qui y est commune ; en utilisant l’autorité légale, qui lui appartenait sur la Sainte Famille, pour lui faire un don total de soi, de sa vie, de son travail ; en ayant converti sa vocation humaine à l’amour domestique dans l’oblation surhumaine de lui-même, de son cœur et de toutes les capacités, dans l’amour mis au service du Messie germé dans sa maison » (iIbid.). Ce n’est pas un hasard si de nombreuses églises ont été dédiées à Joseph dans le monde entier ; Il est fait référence à de nombreux Instituts religieux, confréries, groupes ecclésiastiques, qui portent son nom et l’honorent par la spiritualité et le témoignage. [8]

 

Père dans la tendresse

« Jésus – en grandissant en sagesse, en âge et en grâce – a vu la tendresse de Dieu en Joseph” (n. 2). Tout comme Dieu l’a fait avec Israël, ainsi Joseph a enseigné à Jésus « à marcher en le tenant par la main : il était pour lui comme un père qui soulève un nourrisson tout contre sa joue, il se penchait vers lui pour lui donner à manger » (ibid.).

C’est l’originalité de la relation entre tendresse et faiblesse humaine, que François reprend à Evangelii gaudium : l’histoire du salut s’accomplit aussi à travers nos faiblesses et nos fragilités, qu’il est souvent très difficile d’accepter. Mais si telle est la perspective salvifique, « nous devons apprendre à accueillir notre faiblesse avec une profonde tendresse » (ibid.). C’est ainsi que l’Esprit de Dieu agit en nous : tandis que le malin juge et condamne nos faiblesses, l’Esprit les touche avec affection, les met en lumière avec douceur, jusqu’à ce que nous fassions l’expérience de la miséricorde divine.[9]

Le dessein salvifique passe précisément par les détresses de Joseph, où avoir la foi signifie croire que le Seigneur peut réaliser son dessein aussi à travers nos fragilités : « Au milieu tempêtes de la vie, nous ne devons pas craindre de laisser à Dieu le gouvernail de notre bateau. Parfois, nous voudrions tout contrôler, mais lui regarde toujours plus loin » (ibid.).

 

Père dans l’obéissance

Quand Joseph apprend que la mariée est enceinte, le drame fond sur le jeune couple. Il décide de renvoyer Marie en secret, non seulement pour ne pas faire scandale, mais parce que, étant « l’homme juste », il veut respecter le dessein de Dieu. Dans le rêve, Joseph reçoit son annonce : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint » (Mt 1,20). « Grâce à l’obéissance, il surmonte son drame et il sauve Marie » (n. 3).

Il en est de même lorsque Joseph doit fuir en Égypte, lorsqu’il reçoit l’ordre de rentrer, lorsqu’il doit s’installer à Nazareth. Comme Marie dans l’Annonciation, Joseph a su prononcer son fiat. Et il enseigne aussi à Jésus à faire de même, c’est-à-dire à être soumis à ses parents (cf. Lc 2,51).

En Israël, le rôle du père dans la famille a une tradition spécifique pour l’éducation des enfants. Un historien de l’Ancien Testament écrit : « Après la première instruction de la mère (cf. Pr 1,8 ; 6,20), le devoir d’éduquer passait au père. Cette éducation comprenait non seulement l’initiation à la lecture et à l’écriture, la formation professionnelle, mais aussi l’enseignement moral et religieux. »[10] Joseph enseigne donc à Jésus à honorer son père et sa mère, selon le commandement divin d’Exode 20,12.

Dans la vie cachée de Nazareth, aussi paradoxale que cela puisse paraître, Jésus apprend de Joseph à faire la volonté du Père. « Cette volonté est devenue sa nourriture quotidienne (cf. Jn 4, 34). Même au moment le plus difficile de sa vie, à Gethsémani, il préfère accomplir la volonté du Père plutôt que la sienne,[16] et il se fait « obéissant jusqu’à la mort […] de la croix » (Ph 2, 8). C’est pourquoi l’auteur de la Lettre aux Hébreux conclut que Jésus « apprit par ses souffrances l’obéissance » (5, 8) » (n. 3).

 

Père dans l’accueil

François souligne la manière originale dont « Joseph accueille Marie sans fixer de conditions préalables » (n. 4) et en faisant confiance aux paroles de l’ange. Ici, le Pape insère une note d’actualité dramatique : « La noblesse de son cœur lui fait subordonner à la charité ce qu’il a appris de la loi. Et aujourd’hui, en ce monde où la violence psychologique, verbale et physique envers la femme est patente, Joseph se présente comme une figure d’homme respectueux, délicat qui, sans même avoir l’information complète, opte pour la renommée, la dignité et la vie de Marie. Et, dans son doute sur la meilleure façon de procéder, Dieu l’aide à choisir en éclairant son jugement » (ibid.). [11]

La vie que Joseph nous montre n’est pas « une voie qui explique,mais une voie qui accueille »(iIbid.). Cet accueil laisse entrevoir une profonde intériorité, qui n’est pas sans rappeler le drame de Job, lorsque sa femme le pousse à se rebeller contre Dieu pour le mal qui l’a frappé : « Si nous accueillons, répond-il, le bonheur comme venant de Dieu, comment ne pas accueillir de même le malheur » (Jb 2, 10). L’accueil est la manière dont la vie manifeste le don de force qui vient de l’Esprit Saint et nous conduit à faire place à la « partie contradictoire, inattendue, décevante de l’existence » (n. 4).

Les paroles de l’ange à Joseph nous enseignent à accueillir non pas avec résignation, mais avec une force pleine d’espérance ce que nous devons affronter et que nous n’avons pas choisi. Dans ce contexte, il est essentiel de suivre l’Évangile où tout semble se retourner contre lui. Même si certains faits de la vie semblent avoir pris une « mauvaise » tournure et sont irréversibles, « Dieu peut faire germer des fleurs dans les rochers » (ibid.). Le réalisme chrétien ne rejette rien de ce qui existe. La réalité, dans sa mystérieuse irréductibilité et complexité, est porteuse d’un sens de l’existence avec ses lumières et ses ombres. Joseph « ne cherche pas de raccourcis mais qui affronte “les yeux ouverts” ce qui lui arrive en en assumant personnellement la responsabilité » (ibid.) et il nous invite à accueillir les autres sans exclusion, tels qu’ils sont, avec une prédilection pour les faibles parce que Dieu choisit ce qui est faible (cf. 1 Co 1, 27), il est « père des orphelins, justicier des veuves » (Ps 68, 6) et il commande d’aimer l’étranger.[12]

 

Père au courage créatif

Le pape François, aux côtés du prodige de l’accueil, note le courage de la créativité. Et il l’insère après avoir loué l’obéissance de Joseph, qui n’est pas une obéissance passive, soucieuse d’exécuter le commandement reçu, mais celle de ceux qui usent de leur intelligence, de l’expérience de vie, de la sagesse qui se transmet. Le Pape rappelle les péripéties de la fuite en Égypte, où Joseph « n’a pas hésité à obéir, sans se poser de questions sur les difficultés qu’il rencontrerait » (n. 3). Mais durant le voyage de retour, « apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, – et c’est la quatrième fois que cela arrive – il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth » (Mt 2, 22-23 » Voilà le courage créateur, qui ne s’oppose pas à l’obéissance, et pourtant révèle la responsabilité face aux circonstances nouvelles qui se sont présentées.

Ce courage est donné par les forces qui se trouvent en nous pour faire face à des difficultés imprévues ou des obstacles qui semblent insurmontables. Mais face aux difficultés, si nous ne jetons pas l’éponge, nous pouvons faire de notre mieux : ce sont justement les difficultés qui font émerger en nous des ressources impensables, révèlent des richesses inépuisables. Les évangiles de l’enfance présentent Jésus qui semble à la merci des forts et des gouvernants : combien de fois sommes-nous tentés de nous demander pourquoi Dieu n’intervient pas ! Pourtant Dieu réalise son dessein de salut : « Joseph est le vrai miracle par lequel Dieu sauve l’Enfant et sa mère » (n. 5), car le Seigneur sauve toujours ce qui compte. Ainsi, Joseph nous apprend à savoir transformer un problème en une opportunité créatrice, car il sait faire confiance à la Providence avant tout. « Si quelquefois Dieu semble ne pas nous aider, cela ne signifie pas qu’il nous a abandonnés, mais qu’il nous fait confiance, qu’il fait confiance en ce que nous pouvons projeter, inventer, trouver » (ibid.).

Intéressant ici, le clin d’œil à saint Joseph « patron des migrants », de ceux qui sont contraints de quitter leur terre à cause de la famine, des guerres, des persécutions, de la misère.

 

Le Fils et la Mère

Dans ce contexte, François reprend une indication précieuse du Vatican II : « On ne peut pas séparer, dans le plan du salut, le Fils de la mère, de celle qui « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la croix » (n. 5)[13]. Joseph, protégeant l’Enfant et sa mère – l’image de l’Église –, en devient le « gardien »[14] : Le Fils du Tout-Puissant vient dans le monde en assumant une condition de grande faiblesse. Il se fait dépendant de Joseph pour être défendu, protégé, soigné, élevé. Dieu fait confiance à cet homme, comme le fait Marie qui trouve en Joseph celui qui, non seulement veut lui sauver la vie, mais qui s’occupera toujours d’elle et de l’Enfant. En ce sens, Joseph ne peut pas ne pas être le Gardien de l’Église, parce que l’Église est le prolongement du Corps du Christ dans l’histoire, et en même temps dans la maternité de l’Église est esquissée la maternité de Marie[15]. Joseph, en continuant de protéger l’Église, continue de protéger l’Enfant et sa mère, et nous aussi en aimant l’Église nous continuons d’aimer l’Enfant et sa mère » (ibid.).

Ici, de façon originale, est insérée la citation de Mt 25,40 : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40) ». Avec la conclusion : « Ainsi chaque nécessiteux, chaque pauvre, chaque souffrant, chaque moribond, chaque étranger, chaque prisonnier, chaque malade est “l’Enfant” que Joseph continue de défendre. C’est pourquoi saint Joseph est invoqué comme protecteur des miséreux, des nécessiteux, des exilés, des affligés, des pauvres, des moribonds » (n. 5). Et c’est aussi la mission fondamentale de l’Église : aimer les derniers, les abandonnés, les rebuts de la société. Le Seigneur est présent dans chacune de ces personnes. Joseph nous l’enseigne : aimer l’Enfant et sa mère ; aimer les Sacrements et la charité ; aimer l’Église et les pauvres. Chacune de ces réalités est toujours l’Enfant et sa mère.

 

Père travailleur

Dans le Rerum novarum, la première encyclique sociale, Léon XIII a mis en évidence la relation de saint Joseph avec le travail. Le saint était un charpentier – en grec tektôn (Mt 13,55; Mc 6,3) –, terme qui lui a donné plusieurs attributions : « ouvrier », « menuisier », « maître d’œuvre ».[16], etc. Le saint a « travaillé honnêtement pour assurer les moyens de subsistance de sa famille. Jésus a appris de lui la valeur, la dignité et la joie de ce que signifie manger le fruit de son usage » (n° 6). François souligne l’importance du travail, qui représente aujourd’hui un enjeu social urgent, en raison du manque de travail pour les jeunes : le travail donne de la dignité à la personne, et le chômage est un fléau pour la société.

Cependant, le Pape réaffirme avec insistance que « le travail devient la participation à l’œuvre même du salut. […] Il devient une occasion de réalisation, non seulement pour soi-même mais surtout pour ce noyau originel de la société qu’est la famille » (ibid.). Une famille ou manque le travail est inévitablement exposée à des conflits et à des tensions et à la « tentation désespérée et désespérante de la dissolution » (ibid.). La crise qui s’empare aujourd’hui de la société n’est pas seulement économique, culturelle et spirituelle, elle est aussi le signe de la nécessité de redécouvrir la valeur et la nécessité du travail, pour recréer une « nouvelle normalité » dont personne n’est exclu. « Le travail de saint Joseph nous rappelle que Dieu lui-même fait homme n’a pas dédaigné de travailler » (ibid.) et que Jésus a travaillé jusqu’à l’âge de 30 ans[17]. Il est essentiel aujourd’hui que tout le monde, mais surtout les jeunes, aient un travail (Ibid).

 

Père dans l’ombre

Le dernier point de la Lettre a un titre mystérieux : Père dans l’ombre. Il fait référence à un écrivain polonais qui a raconté dans un roman la vie de Joseph comme l’ombre du Père céleste sur terre : celle-ci le suit, le garde, le protège, ne le quitte jamais pour le suivre dans ses pas. C’est la manière dont Joseph a exercé sa paternité tout au long de sa vie, restant toujours dans l’ombre, mais assumant les devoirs d’un père, puisque les « pères » ne naissent pas, mais deviennent, et pas tant parce qu’on a mis un enfant au monde, mais parce que nous sommes responsables envers lui et que nous l’aimons (cf. n. 7).[18]

Il y a aussi un constat d’actualité : dans la société d’aujourd’hui, les enfants semblent souvent être des orphelins, comme s’ils n’avaient pas de père. Il en va de même dans l’Église, où l’on a besoin de pères, c’est-à-dire de personnes qui initient leurs enfants à l’expérience de la vie, à la réalité dans laquelle ils doivent vivre, afin qu’ils sachent y faire face avec liberté et responsabilité. Il arrive parfois qu’un père veuille presque posséder son fils, l’emprisonner, le conditionner, au lieu de le rendre libre, capable de faire face aux choix de la vie et de faire son propre chemin.

À propos de saint Joseph, la tradition, à côté de l’appellation « père », ajoute l’adjectif « très chaste » : il ne s’agit pas – dit François – d’une « indication simplement affective, mais c’est la synthèse d’une attitude qui exprime le contraire de la possession. La chasteté est le fait de se libérer de la possession dans tous les domaines de la vie. C’est seulement quand un amour est chaste qu’il est vraiment amour. L’amour qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux » (ibid.). L’accent mis sur l’amour chaste est intéressant, car il respecte pleinement la liberté de l’autre. Dieu aime l’homme ainsi, « le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui. La logique de l’amour est toujours une logique de liberté » (ibid.). Saint Joseph a su aimer Marie et Jésus de cette manière : il n’a jamais fait passer ses propres intérêts en premier, mais il a toujours préféré le bien de l’épouse et du Fils. Avec une caractéristique qui qualifie son action : il ne l’a pas fait dans la logique du « sacrifice de soi, mais du don de soi » (ibid.). C’était sa vocation, puisque toute vraie vocation naît du don de soi.

Joseph vit sa paternité comme un don : puisque chaque enfant est un don de Dieu, et les dons sont une réalité à garder, mais aussi à son tour à donner, à partager, à libérer. En effet, « chaque enfant porte toujours avec soi un mystère, un inédit qui peut être révélé seulement avec l’aide d’un père qui respecte sa liberté » (ibid.). Selon les paroles du Pape, le concept de la paternité comme service spirituel est clair : une mission capable d’éduquer, de faire mûrir les enfants et de lâcher prise, afin qu’ils puissent marcher seuls sur les chemins de la vie. Joseph savait bien que ce Fils n’était pas le sien, mais le Fils d’une paternité supérieure, le Fils de Dieu : il n’avait été confié qu’à lui. Ainsi s’accomplit la parole de l’Évangile : « N’appelez aucun de vous sur la terre votre père, car il n’y a qu’un seul Père, votre Père céleste » (Mt 23, 9).

Il est surprenant que les évangiles ne mentionnent pas un seul mot d’un saint aussi important. Joseph est toujours silencieux, il est vraiment le “croyant” silencieux. Alors que ce qu’ont dit d’autres personnages dans des circonstances les plus diverses est documenté (Marie, Pierre et les apôtres, Zacharie et Élisabeth, Siméon, et même Pilate, Hérode, Anne), absolument rien n’est rapporté de Joseph. Il semble que les évangélistes se taisent volontairement à son sujet : silence à Nazareth, silence à Bethléem, silence dans la fuite en Égypte, silence à Jérusalem. C’est un silence dense et plein, enveloppé de contemplation et de mystère : parce que la vie de Joseph se déroule tout entière devant « Dieu fait chair » et devant Marie, qui devient mère par l’œuvre de l’Esprit Saint (cf. Mt 1, 20).

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[1]. François, Lettre apostolique Cordes Patris (8 décembre 2020), Introduction. Dans cet article, les chiffres entre parenthèses se réfèrent aux paragraphes de la Lettre.

[2]. Ibid.

[3]. Ibid. note 10.

[4]. Ibid. « Introduction ».

[5]. Cf. G. Magnani, Origini del cristianesimo. II. Gesù costruttore e maestro. L’ ambiente: nuove prospettive, Assisi (Pg), Cittadella, 1996, 225. Si veda il commento a Mt 1,16 in H. L. Strack – P. Billerbeck, Das Evangelium nach Matthäus erläutert aus Talmud und Midrasch, München, C. H. Beck, 1956, 35; 42 (per i figli illegittimi). La paternità legale, o putativa, era abbastanza comune in Oriente (cfr nella Bibbia la legge del «levirato»).

[6]. Cf. 1,20 : « Joseph, fils de David » ; la généalogie en Matt. 1,1-17 ; Rm 1,3-4.

[7]. Cf. J. P. Meier, Un ebreo marginale. Ripensare il Gesù storico. 1. Le radici del problema e delle persone, Brescia, Morcelliana, 2001, 212. Le problème de l’illégitimité de Jésus naît vers la fin du IIe siècle avec le philosophe Celsus (cf. Origène, Contre Celsum) et serait une parodie du récit de la conception virginale dans l’Évangile de Matthieu (cf. ibid. 227).

[8]. Le succès de saint Joseph dans l’histoire de l’Église est beaucoup plus grand qu’on ne le pense : entre 1517 et 1980, 172 communautés religieuses ont vu le jour sous son nom ou qui en lui étant dédiées ; 51 ‘d’hommes et 121 de femmes (cf K. S. Frank, «Josef, Mann Marias. Religiöse Gemeinschaften», in Lexikon für Theologie und Kirche, vol. V, Freiburg – Basel – Rom – Wien, Herder, 1996, 1001-1003; T. Stramare, San Giuseppe. Fatto religioso e teologia, Camerata Picena [An], Shalom, 2018, 588-602).

[9]. Cf.François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 88 ; 288.

[10]. G. Fohrer, «ὑιóς», in Grande Lessico del Nuovo Testamento, XIV, Brescia, Paideia, 1984, 129. Beaucoup de passages bibliques insistent sur ce devoir paternel : Ex 10,2 ; 12,26-27; 13,8 ; Dt 4,9; 6,7.20-21 ; 32,7.46.

[11]. La citation du pape est reprise de Homélie de la Sainte Messe avec Béatifications, Villavicencio – Colombie (8 septembre 2017)

[12]. Cf. Dt 10,19 ; Ex 22,20-22 ; Lc 10,29-37.

[13]. Cf. Constitution dogmatique Lumen gentium, 58

[14]. C’est ainsi que saint Jean-Paul II l’a défini : cf. l’Exhortation apostolique Redemptoris custos, du 15 août 1989.

[15]. Cf. Catéchisme de l’Église catholique, Cité du Vatican, Libr. Ed. Vaticana, 1997, 963-970.

[16]. Le terme tektân indique proprement un « charpentier », un « producteur », un producteur, un ouvrier de la construction (en latin de la Vulgata est rendu avec faber); Mais il ne serait pas exact de le traduire par « forgeron »: cf. H. Saut – G. Schneider Schneider, Dictionnaire exégétique du Nouveau Testament, vol. II, Brescia, Paideia, 1998, 1587 s; le terme est à la racine de notre « archi-toit », c’est-à-dire « chef constructeur, maître ». Voir aussi G. Ravasi, Joseph, c’est. Le père de Jésus, Cinisello Balsamo (Mi), Sao Paulo, 2014, 57-65.

[17]. Cf. A. Spadaro – S. Sereni, «A partire da Gesù lavoratore», in Civ. Catt. 2020 III 18-31.

[18]. Cf. J. DobraczyŃski, L’ ombra del Padre. Il romanzo di Giuseppe, Brescia, Morcelliana, 2018.

[19]. François, Lettre apostolique Cordes Patris, « Introduction ».