ARGENT ET BONHEUR
Last Updated Date : 21 juin 2021
Published Date:18 juin 2020

L’argent, symbole de bonheur

L’un des symboles les plus enracinés dans l’imagination de l’homme moderne est l’association entre le bonheur et la richesse, avec ses nombreux dérivés (consommation, pouvoir, accumulation). Même lorsque le rêve n’est pas réalisé, la conviction demeure que c’est toujours le moindre mal. Comme le note Woody Allen, « l’argent ne fait pas le bonheur et encore moins la misère[1] ».

Pourtant, l’histoire de chaque époque montre que la poursuite effrénée du profit est la cause des pires maux pour l’humanité. Daniel Bell, dans son analyse minutieuse de la culture capitaliste, montre l’antithèse radicale entre la tendance au profit personnel, le résultat de la mentalité industrielle et les décisions orientées vers le bien commun qui sont indispensables à la société. Cette contradiction irréconciliable est à l’origine de crises économiques de plus en plus graves, parmi lesquelles celle de 2008 est la plus frappante : un très petit nombre de gens riches sont devenus encore plus riches aux dépens d’une multitude de plus en plus pauvre. Cependant, le plus grave, c’est que ces quelques personnes richissimes ne se rendent pas compte qu’ils ont ouvert un gouffre dans lequel ils risquent eux-mêmes de tomber.

Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie en 2001, après avoir montré que la richesse aux États-Unis est entre les mains de 1% de la population, commente : « Ceux qui appartiennent au premier 1% ont les plus belles maisons, une meilleure éducation, les meilleurs médecins et le style de vie le plus agréable ; mais il y a une chose que l’argent ne semble pas avoir acheté : la conscience que leur destin est lié à celui des 99% des autres vies. Comme le montre l’histoire, c’est quelque chose que le 1% finit par comprendre ; mais il l’apprend souvent trop tard[2] ».

Sur ce point, il est particulièrement intéressant de noter que la raison pour laquelle l’association entre richesse et bonheur est si résistante face à toute contestation possible, malgré toutes les données contraires. En paraphrasant Descartes, on pourrait dire que, si l’homme moderne a appris à douter de tout, il n’a jamais douté de l’argent : c’est la première vérité, une idée claire et distincte, posée comme fondement de l’édifice des sociétés occidentales.

Quelle peut alors être la raison qui rend cette association si résistante face à toute contestation possible ?

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Traduction sœur Pascale Nau

 

 

 

[1] A ce sujet, cf. aussi G. Cucci, « La felicità. Un gustoso anticipo di eternità », Civ. Catt. 2017 I 401-413.

[2] J. Stiglitz, Il prezzo della disuguaglianza. Come la società divisa di oggi minaccia il nostro futuro, Turin, Einaudi, 2014, 453. Cf. Th. Piketty, Il capitale nel XXI secolo, Milan, Bompiani, 2014, 920 ; D. Bell, The Cultural Contradictions of Capitalism, New York, Basic Books, 1996, 237 s.

[3] A. Smith, Teoria dei sentimenti morali, Milan, Rizzoli, 2016, 150. Cf. R. Girard, Les origines de la culture. Entretiens avec Pierpaolo Antonello et João Cezar de Castro Rocha, Paris, Desclée de Brouwer, 2004, 9 s.

[4] R. T. Kiyosaki, Padre ricco padre povero. Quello che i ricchi insegnano ai figli sul denaro, Torino, Gribaudi, 2004, 9 s.

[5] Cf. C. McCord – H. P. Freeman, « Excess mortality in Harlem », The New England Journal of Medicine, nº 322, 1990, 173-177 ; P. Wickramaratne et al., « Age, period and cohort effects on the risk of major depression : results from five United States communities », Journal of Clinical Epidemiology, nº 42, 1989, 333-343 ; P. M. Lewinsohn, « Age-cohort changes in the lifetime occurrence of depression and other mental disorders », Journal of Abnormal Psychology, nº 102, 1993, 110-120.

[6] Cf. A. T. Jebb – L. Tay – E. Diener – S. Oishi, « Happiness, income satiation and turning points around the world », Nature Human Behavior, nº 2, janvier 2018, 33–38. Des recherches similaires ont été effectuées dans le passé : cf. R. Inglehart, « Globalization and Postmodern Values », The Washington Quarterly, nº 23, 2000, 215-228 ; E. Diener – S. Oishi, « Money and happiness : Income and subjective wellbeing across nations », dans : E. Diener – E. M. Suh (éds), Culture and Subjective Well- Being, Cambridge (MA), The Mit Press, 2000, 185-218.

[7] D. Mcmahon, Storia della felicità. Dall’antichità a oggi, Milan, Garzanti, 2007, 513. Cf. M. E. P. Seligman, Authentic Happiness. Using the New Positive Psychology to Realize Your Potential for Lasting Fulfillment, New York, Free Press,2002, 47 s. ; R. Layard, Felicità. La nuova scienza del benessere comune, Milan, Rizzoli, 2005, 52.

[8] Editor’s choice, « The Big Idea », in British Medical Journal, n. 312, 20 aprile 1996 ; cfr https ://doi.org/10.1136/bmj.312.7037.0/ K. Pickett – R. G. Wilkinson, La misura dell’anima. Perché le disuguaglianze rendono le società più infelici, Milano, Feltrinelli, 2009, 89-95.

[9] A. Russell Hochschild, Per amore o per denaro. La commercializzazione della vita intima, Bologne, il Mulino, 2006, 45.

[10] Ibid., 48.

[11] M. J. Sandel, Quello che i soldi non possono comprare. I limiti morali del mercato, Milan, Feltrinelli, 2015, 16 ; édition française : Ce que l’argent ne saurait acheter, trad. Christian Cler, Paris, Seuil, 2014, 16.

[12] Cf. R. M. Titmuss, The Gift Relationship. From Human Blood to Social Policy, New York, Pantheon, 1971, 223 s., 270, 274 et 277.

[13] Russell Hochschild, Per amore o per denaro, 55-58.

[14] A. Caillé, Il terzo paradigma. Antropologia filosofica del dono, Turin, Boringhieri, 1998, 6 s. : « Nel dono […] il fatto fondamentale è che il legame è più importante del bene. Il dono è […] nel contempo e paradossalmente obbligato e libero, interessato e disinteressato ». Pour un regard plus en profondeur sur le sujet, cf. G. Cucci, Altruismo e gratuità. I due polmoni della vita, Assise (Pg), Cittadella, 2014, chapitres IV-V.

[15] P. Ricœur, Percorsi del riconoscimento, Milan, Cortina, 2005, 272. Cf. G. Salvini, « Il malessere nella società del benessere », Civ. Catt. 2006 II 332-344.

[16] E. W. Dunn – L. B. Aknin – M. I. Norton, « Spending Money on Others Promotes Happiness », Science, nº 319, 21 mars 2008, 1687 s.

[17] Cf. L. B. Aknin et al. « Prosocial Spending and Well-Being : Cross- Cultural Evidence for a Psychological Universal », Journal of Personality and Social Psychology, nº 104, 2013, 635-652.

[18] Cf. G. Cucci – A. Monda, L’ arazzo rovesciato. L’ enigma del male, Assise (Pg), Cittadella, 2010, 50-63.

[19] E. Parolari, « Debito buono e debito cattivo. La psicologia del dono », Tredimensioni 3 (2006) 42-44.