LA PANDÉMIE A OUVERT UNE BRÈCHE DANS NOTRE FAÇON DE RÉFLÉCHIR
Last Updated Date : 5 février 2021
Published Date:26 août 2020

La question de la post-vérité n’épuise pas la définition de l’Oxford English Dictionary : « Les faits objectifs ont moins d’influence, dans la formation de l’opinion publique, que les appels aux émotions et aux croyances personnelles ». Les « faits objectifs » impliquent la possibilité qu’ils soient enregistrés et quantifiés. Or, aujourd’hui, nous voyons que la possibilité de quantifier, en temps réel, des choses comme l’approbation ou non d’un grand nombre de personnes concernant une affirmation ou un fait transforme cette « émotion quantifiée » en quelque chose de « réel » en termes d’« image publique » et de « votes » pour ou contre ce qui est approuvé ou non. En même temps, la vitesse avec laquelle le Covid-19 se diffuse fait que l’on en mesure les données « objectives » – le nombre de personnes infectées avérées, le nombre probable selon divers modèles et ainsi de suite – devient un problème très complexe. Cependant, la véritable menace du virus rend aux données scientifiques, aussi complexes et hypothétiques soient-elles, leur valeur vis-à-vis les « opinions ».

En substance, nous constatons que, même si la virulence des fausses nouvelles au cours des dernières années nous a déjà fait remarquer que « la réalité cédait », la virulence meurtrière du Covid-19 nous oblige à « renoncer à la post-vérité aussi ». Si auparavant la soi-disant réalité « objective » cédait sous l’impact des fausses nouvelles, maintenant tout cède : la réalité de la vie à cause de la maladie et de la mort ; les nouvelles « scientifiques », parce que nous n’arrivons pas à les mesurer et les objectiver ; et les fausses nouvelles, car leur effet ne dure pas longtemps, tant que l’on n’aura pas trouvé un moyen pour neutraliser le virus[1].

La « distanciation sociale » qui nous a été imposée semble devoir durer. Il ne s’agit pas seulement d’une brèche qui s’ouvre et nous éloigne physiquement les uns des autres mais d’une crevasse qui nous sépare de tout. Elle nous fait faire un pas en arrière et repenser de façon critique tout ce que nous avons créé, ce que nous faisons et disons.

 

La réalité a cédé

La mort de la vérité[2] : C’est le titre du livre de la journaliste du New York Times, Michiko Kakutani. Il y a deux ans, citant Jorge Luis Borges, elle a marqué avec une touche esthétique son analyse impitoyable de la manipulation de l’information comme instrument de pouvoir à l’ère Trump. Pour faire valoir sa thèse, la journaliste s’est appuyée sur une histoire de Borges, Tlön, Uqbar, Orbis Tertius.

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[1] Cf. F. Occhetta, « Tempo di post-verità o di post-coscienza ? », Civ. Catt. 2017 II 215-223.

[2] Cf. M. Kakutani, La morte della verità. La menzogna nell’era di Trump, Milan, Solferino, 2018. Michiko Kakutani, journaliste américaine de père japonais, a été la critique littéraire du New York Times de 1983 à 2017. Gagnante d’un prix Pulitzer en 1998, elle est célèbre pour ses écrits sur la littérature contemporaine. Dans La morte della verità, son premier livre, axé sur le type de mentalité qui a été imposée aux États-Unis (et dans la plupart du monde) au cours des dernières décennies, ce qui a permis l’accès au pouvoir de personnes capables de rassembler de nombre croissant d’adeptes en dépassant toujours plus les limites du « politiquement correct ».

[3] J. L. Borges, Tutte le opere, Milan, Mondadori, 1984, 640.

[4] Cf. J. Baudrillard, Simulacri e impostura, Milan, Pgreco, 2008.

[5] Cf. T. O’Donnell, « Newt Gingrich raves that Trump is just like Theodore Roosevelt », The Week (theweek.com/speedreads/908467/newt-gingrichraves-that-trump-just-like-theodore-roosevelt), 13 avril 2020.

[6] M. Kakutani, La morte della verità, 68.

[7] Cnn, « Cómo ha cambiado el discurso de Trump frente al coronavirus ? » (cnnespanol.cnn.com/video/trump-coronavirus-pandemia-discurso-salud-eeuu-cn-ne-dusa-vo/), 1 avril 2020.

[8] « Entrevista a la antropologa Rita Segato en “Brotes verdes” » (www.you tube.com/watch ?v=L5JjUAW82is&feature=youtu.be), 31 mars 2020.

[9] E. Said, « Permission to Narrate », Journal of Palestine Studies 13 (1984/3).

[10] P. Zerka, « La guerra por las narrativas que el Covid-19 ha desatado en el corazón de Europa », El Confidencial (www.elconfidencial.com/ mundo/2020-03-23/coronavirus-narrativas-macroncovid-19-guerra_2510315/), 23 mars 2020.